L’Irlande, positionnée au carrefour des liaisons transatlantiques de données, accélère le déploiement de mesures de protection autour de ses câbles sous-marins. Ces infrastructures, qui relient les États-Unis à l’Europe, sont considérées comme le talon d’Achille du pays face à des activités russes suspectes.

Le territoire irlandais constitue un point d’atterrissage essentiel pour plusieurs câbles à haut débit. Le câble AEC-1 rejoint Killala (comté de Mayo) depuis l’État de New York sur plus de 5 500 kilomètres. Le comté de Cork accueille quant à lui le Havfrue/AEC-2, propriété de Google et de Meta, tandis que le futur Fastnet, opéré par Amazon, doit arriver du Maryland d’ici 2028. Ces artères numériques assurent le transit des services Internet, du cloud et de l’intelligence artificielle, non seulement pour l’Irlande mais aussi pour l’ensemble des îles britanniques et les pays nordiques.

Des incidents dans la Baltique comme signal d’alarme

Les dégradations subies par deux câbles sous-marins en mer Baltique en novembre 2024, attribuées par les enquêtes à la Russie, ont déclenché une prise de conscience à Dublin. « Ces câbles de télécommunication sont notre principale vulnérabilité », avertit David Murphy, expert au Centre d’histoire militaire et d’études stratégiques irlandais. « S’ils sont sabotés, ce n’est pas seulement l’Irlande mais aussi l’Europe et les États-Unis qui seront touchés, privés en grande partie d’Internet ou de transactions financières. »

Une « flotte fantôme » et un navire espion

Selon des données de l’entreprise américaine Windward, près de 245 navires de la « flotte fantôme » russe ont traversé plus de 450 fois la zone économique exclusive irlandaise entre janvier et juillet 2025. Fin 2024, le Yantar, un navire océanographique appartenant aux services de renseignement russes et soupçonné de repérer les infrastructures critiques, a été aperçu au large des côtes irlandaises, dans une zone particulièrement dense en câbles.

Une cible jugée « facile » par Moscou

L’Irlande, qui ne fait pas partie de l’Otan et dispose de moyens de défense limités, est perçue comme vulnérable par les analystes. « L’Irlande n’a pas assez de navires ni de personnels pour surveiller sa zone maritime, elle s’appuie sur la Marine du Royaume-Uni pour l’informer quand des bateaux suspects sont repérés dans ses eaux », explique Ken McDonagh, spécialiste de la politique de sécurité et de défense à la Dublin City University. « Je ne serais pas étonné que la Russie considère alors l’Irlande comme une cible facile. »

Nouvelle stratégie nationale de sécurité maritime

Le gouvernement irlandais a réagi en mettant en place une « stratégie nationale de sécurité maritime ». Celle-ci autorise désormais la Marine nationale à arraisonner et monter à bord de tout navire suspect. Parallèlement, l’industrie locale de la défense connaît un essor notable. La société Ubotica, spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée aux satellites, s’est recentrée sur la surveillance maritime après avoir travaillé principalement sur l’observation scientifique de la Terre.

« Avant, il était assez tabou de parler de défense en Irlande, à cause de notre historique neutralité militaire », admet Sean Mitchell, directeur commercial d’Ubotica. « Mais être neutre ne signifie pas que nous devrions être incapables de protéger nos infrastructures critiques, comme les câbles sous-marins. »

Cette évolution illustre un changement de paradigme dans un pays longtemps réticent à renforcer son outil militaire pour des raisons historiques et diplomatiques. La protection des câbles sous-marins est désormais présentée comme une priorité absolue, tant pour la souveraineté nationale que pour la sécurité des flux numériques mondiaux.