L’intelligence artificielle transforme en profondeur les sociétés, de la santé à la finance en passant par l’industrie et l’agriculture. Face à la concurrence des États-Unis et de la Chine, l’Europe peut-elle se démarquer par une approche plus responsable ? Deux experts livrent leur analyse et appellent à une stratégie européenne fondée sur la régulation, la frugalité énergétique et des applications ciblées.
Une troisième révolution anthropologique
Pour Gilles Babinet, entrepreneur et président de la Mission CaféIA, l’IA n’est pas une promesse abstraite mais une réalité tangible. Il observe que pour la première fois dans l’histoire, les humains passent plus de temps à interagir avec des machines ou avec les contenus qu’elles génèrent qu’avec leurs semblables. Ce basculement, que certains chercheurs qualifient de troisième révolution anthropologique, est porteur d’une potentielle hybridation entre l’humain et la machine. Dans le domaine de la santé, l’IA révolutionne les pratiques diagnostiques. Dans l’administration, elle amorce une désintermédiation radicale grâce à l’émergence d’agents intelligents. L’industrie et l’agriculture sont déjà largement remodelées par ces outils.
Une régulation comme levier d’innovation
Gilles Babinet et Pascale Seivy, directrice commerciale chez Lombard Odier France, appellent à une stratégie européenne ambitieuse qui ferait de la régulation un moteur d’innovation plutôt qu’une contrainte. Ils défendent l’idée d’une IA souveraine et éthique, soutenue par un cadre réglementaire qui permettrait aux entreprises européennes de se différencier par la qualité et la confiance. La régulation, selon eux, peut devenir un avantage concurrentiel si elle est pensée comme un levier de création de valeur.
Frugalité énergétique et usages ciblés
Les deux experts insistent sur la nécessité de rendre l’IA compatible avec la transition écologique. La frugalité énergétique et le choix d’usages ciblés sont présentés comme des conditions essentielles pour éviter que le développement de l’intelligence artificielle n’aggrave la crise climatique. Ils plaident pour une approche qui privilégie des modèles plus sobres et des applications à forte utilité sociale, plutôt qu’une course effrénée à la puissance de calcul.
Un élan ralenti mais inévitable
L’article relève que l’élan en faveur de la durabilité, porté par des acteurs financiers comme Lombard Odier, a connu un ralentissement en 2025. Les incertitudes géopolitiques, la crise énergétique et les arbitrages budgétaires de certains États membres ont freiné les investissements. Malgré ce recul temporaire, les experts estiment que cette dynamique reste inévitable et structurante pour l’avenir de l’innovation. La technologie, prédisent-ils, ne sera plus un secteur à part : elle deviendra une infrastructure invisible, intégrée à toute l’économie.
Quelle place pour l’Europe ?
La question centrale est celle de la souveraineté technologique européenne. Alors que les géants américains et chinois dominent la course à l’IA générative, l’Europe peut-elle inventer une troisième voie ? Gilles Babinet et Pascale Seivy répondent par l’affirmative, à condition de miser sur la régulation comme différenciateur, la frugalité comme impératif écologique et les usages ciblés comme priorité stratégique. Ils appellent les décideurs à ne pas laisser passer cette opportunité de construire un modèle d’IA responsable, ancré dans les valeurs européennes.