Un phénomène pop qui dépasse la peluche
Accrochée aux ceintures des jeunes citadins, photographiée dans les cafés ou aux mariages, Labubu est devenue en quelques années un objet culte. Créée en 2015 par l’artiste Kasing Lung pour une série de livres illustrés, cette petite elfe aux allures de lapin — avec ses grands yeux ronds, son sourire édenté et ses bras potelés — s’inspire de la mythologie nordique. Intégrée au catalogue de l’entreprise Pop Mart en 2019, elle est depuis le fer de lance d’un univers de figurines et de porte‑clés qui séduit bien au‑delà du cercle des collectionneurs.
Selon l’analyse de Tom Ruddell, ce n’est pas un hasard si le pic de popularité de Labubu coïncide avec les années post‑pandémiques. La crise sanitaire a privé de nombreux jeunes adultes de moments clés de leur vie sociale, créant un sentiment de solitude durable. Au Royaume‑Uni, 33 % des 16‑29 ans déclarent se sentir seuls « souvent, toujours ou parfois ». Dans ce contexte, la peluche devient plus qu’un objet de réconfort : elle sert de compagnon, d’avatar, voire de support pour rejouer des scènes de la vie quotidienne.
Un usage social amplifié par les réseaux
Sur les plateformes sociales, les propriétaires de Labubu partagent massivement des mises en scène : l’elfe prend le bus, boit un café avec un ami, assiste à un mariage ou pose dans une camionnette de travail. Ce jeu de rôle, à la fois intime et public, permet de simuler ou de remplacer des interactions sociales réelles. Kasing Lung lui‑même a observé que, avant même que Pop Mart ne produise les porte‑clés, les fans emmenaient déjà les grandes figurines en voyage et dans les restaurants. L’entreprise a alors adapté son offre en lançant des modèles plus petits et transportables.
Pop Mart mise sur cette mise en scène : ses publicités montrent Labubu en train de se prendre en selfie ou de monter des vidéos pour les réseaux sociaux. Posséder et exhiber Labubu devient un marqueur d’appartenance à une communauté, une façon d’afficher sa culture populaire et sa « relevance » dans un univers numérique saturé. La rareté de certaines éditions et la chasse aux contrefaçons (surnommées « Lafufu ») ajoutent une dimension de consommation ostentatoire.
Entre nostalgie et désenchantement
Le succès de Labubu s’inscrit dans un mouvement plus large de « kidultes » — adultes qui assument des goûts enfantins — et de la culture Kawaii japonaise, portée par des icônes comme la star de K‑pop Lisa (qui a contribué à populariser l’elfe sans contrat officiel). Mais au‑delà de la simple nostalgie, plusieurs observateurs y voient une réponse à un contexte économique et social dégradé : logement inaccessible, carrières précaires, méfiance envers les institutions, polarisation politique. Dans ce monde perçu comme instable, le retour à un objet doux, simple et prévisible offre un refuge émotionnel.
Labubu n’est pas la première peluche à connaître un tel engouement — Beanie Babies, Furby ou Build‑A‑Bear ont connu leur heure de gloire — mais sa dimension connectée et son ancrage dans les pratiques numériques en font un phénomène inédit. Pop Mart, qui revendique plus de 500 magasins dans 30 pays, en a fait un produit globalisé, décliné en collaborations avec Coca‑Cola, Disney ou l’UEFA.
Pour ses fans, Labubu n’est pas qu’une peluche : c’est un double miniature qui fait le pont entre le monde virtuel et réel, entre l’enfance et l’âge adulte, et entre la solitude et le lien social.