Le gouvernement néerlandais a ordonné l'interdiction complète du rachat de Solvinity, un fournisseur de services cloud néerlandais, par Kyndryl, l'entreprise américaine d'infrastructure informatique issue de la scission d'IBM en 2021. La transaction, estimée à environ 100 millions d'euros, aurait placé sous contrôle américain la plateforme qui héberge DigiD, le système d'identité numérique utilisé par des millions de Néerlandais pour accéder aux services fiscaux, de santé, de retraite et aux services gouvernementaux.

La ministre néerlandaise de l'Économie numérique, Willemijn Aerdts, a annoncé cette décision lundi dans une lettre adressée au Parlement. Le gouvernement a estimé que cette acquisition présentait un possible « risque pour l'intérêt public » sur la base de la recommandation du Bureau pour le filtrage des investissements, qui a examiné l'opération dans le cadre de la législation néerlandaise sur le contrôle des investissements étrangers.

Première interdiction d'une acquisition américaine

Il s'agit de la première fois que le bureau bloque une acquisition américaine depuis le début de son activité. La décision est sans équivoque : l'organe de filtrage a recommandé une interdiction totale plutôt que l'imposition de conditions.

Solvinity n'héberge pas seulement DigiD. L'entreprise exploite également l'infrastructure derrière MijnOverheid, le portail de communication citoyenne du gouvernement, et Digipoort, la passerelle pour les services numériques entre entreprises et administrations. Ces plateformes forment ensemble une couche centrale de l'infrastructure numérique publique des Pays-Bas. Solvinity les exploite à partir d'un centre de données gouvernemental, sous des exigences de sécurité strictes.

La crainte de la loi américaine CLOUD Act

La préoccupation majeure concerne la loi américaine CLOUD Act de 2018. Cette législation autorise les autorités judiciaires et de renseignement américaines à contraindre les entreprises basées aux États-Unis à remettre des données stockées sur leurs serveurs, où qu'ils se trouvent dans le monde, indépendamment des lois de protection des données du pays hôte. Si Kyndryl avait possédé Solvinity, les données d'identité numérique du gouvernement néerlandais seraient théoriquement tombées sous la portée des autorités américaines.

Kyndryl, qui avait annoncé l'accord en novembre 2025 en le présentant comme un moyen d'étendre ses capacités de cloud souverain pour les clients européens réglementés, s'est déclarée « extrêmement déçue ». L'autorité néerlandaise de la concurrence, l'ACM, avait approuvé l'opération sur le plan antitrust en février 2026. Mais le processus de filtrage des investissements, qui suit une procédure distincte, a abouti à une conclusion différente.

Un contexte européen de souveraineté numérique

Cette décision s'inscrit dans un mouvement européen plus large visant à réduire la dépendance aux fournisseurs de technologies américains. Les tarifs douaniers et les sanctions de l'ère Trump ont accéléré cette évolution. AWS, Microsoft Azure et Google Cloud contrôlent ensemble une part prédominante du marché du cloud, ce qui suscite des inquiétudes croissantes quant à la souveraineté numérique des États européens. Le refus d'autoriser le rachat de Solvinity marque une étape significative dans cette dynamique.