Le débat sur l'utilisation de l'intelligence artificielle (IA) dans l'écriture connaît une nouvelle escalade. En l'espace d'une semaine, trois affaires distinctes ont secoué le monde de l'édition et de la littérature, illustrant la difficulté croissante à distinguer un texte original d'une production algorithmique, même dans des sphères réputées exigeantes.
Un auteur accuse ChatGPT d'avoir « foutu en l'air » son livre
L'entrepreneur médiatique Steven Rosenbaum, auteur de « The Future of Truth » (L'avenir de la vérité), un ouvrage consacré à l'influence de l'IA sur la réalité, a vu son travail entaché par des révélations. Le livre contiendrait plus d'une demi-douzaine de citations fausses ou mal attribuées. Après avoir initialement reconnu sa responsabilité et évoqué une enquête interne, Rosenbaum a changé de discours lors d'un entretien. Il accuse désormais le chatbot de la société OpenAI d'être le véritable responsable de ces erreurs. « ChatGPT a foutu en l'air le livre », a-t-il déclaré. Selon lui, il a utilisé l'outil comme ressource et partenaire de conversation durant l'écriture, et s'estime aujourd'hui « séduit et trahi » par une technologie dont il peinerait à cerner les limites, entre hallucinations imprévisibles et intentions supposées malveillantes.
Un prix littéraire international sous le feu des critiques
La polémique s'étend également au prestigieux Commonwealth Short Story Prize. Le lauréat 2026, le Trinidadien Jamir Nazir, est accusé d'avoir utilisé l'IA pour rédiger sa nouvelle primée, « The Serpent in the Grove » (Le serpent dans le bosquet). En quelques jours, deux autres lauréats sur les cinq que compte le prix ont fait l'objet de suspicions similaires. La Commonwealth Foundation, qui administre la récompense, a d'abord affirmé avoir confirmé l'absence d'utilisation d'IA par les vainqueurs. Mais face à la multiplication des allégations, elle a publié un nouveau communiqué indiquant qu'elle « prenait les allégations au sérieux » et qu'elle examinait les preuves.
La romancière nobélisée Olga Tokarczuk au cœur d'un malentendu
Parallèlement, un message viral a suggéré que la romancière polonaise Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature, aurait admis utiliser l'IA pour affiner ses idées narratives. Elle a par la suite opposé un démenti, affirmant avoir été mal comprise. Cet épisode, bien que moins tranché, illustre la sensibilité extrême du sujet dans le milieu littéraire.
Un phénomène de masse et une frontière floue
Ces affaires interviennent dans un contexte où le recours à l'IA dans l'édition est devenu massif. Un récent document de travail estime que plus de la moitié des nouveaux livres publiés sur la plateforme Amazon contiennent désormais du texte généré par IA. Jusqu'à récemment, la prose des chatbots suffisait à tromper des enseignants ou à gonfler des notes de produits, mais leur qualité était insuffisante pour convaincre des jurys littéraires. L'amélioration constante des modèles semble avoir abattu cette barrière, forçant une remise en question des méthodes de détection et des normes éthiques.
La tentation de la stigmatisation et ses limites
Face à ces dérives, certains appellent à renforcer la stigmatisation de l'usage de l'IA. Le site Defector a ainsi qualifié de « comportement pathétique » celui des écrivains utilisant ces outils, les traitant d'« idiots ». Pourtant, la distinction est de plus en plus complexe. La notion même d'« écriture par IA » recouvre un spectre large : entre un texte totalement rédigé par un humain et un texte entièrement conçu par un chatbot, il existe une multitude d'usages intermédiaires (relecture, suggestions, reformulation) dont la légitimité varie.
Un outil de détection mis en échec
L'exemple du livre de Steven Rosenbaum est à cet égard frappant. Un passage, jugé particulièrement artificiel par un journaliste, a été passé au crible d'un logiciel de détection d'IA. Le programme a estimé que le texte était généré à 100 % par une intelligence artificielle. Interrogé sur la question de savoir s'il avait laissé l'IA écrire certaines parties, l'auteur a répondu par la négative, tout en refusant de se livrer à un « jeu » de vérification technique. Ce cas illustre les difficultés des méthodes de détection, souvent imparfaites, et la résistance des auteurs à se soumettre à ce type de contrôle.
La multiplication de ces scandales, en l'espace de quelques jours, suggère que le monde littéraire est entré dans une phase d'adaptation douloureuse. La question centrale demeure : qu'est-ce qu'un usage acceptable de l'IA dans l'écriture ? La réponse, pour l'instant, semble plus floue que jamais.