Pendant la Seconde Guerre mondiale, des milliers de sujets et citoyens des colonies françaises ont participé à la lutte contre l’occupant allemand. Pourtant, leurs noms et leurs actes sont restés largement méconnus. Un projet de recherche mené par l’Université de Leeds, au Royaume-Uni, tente aujourd’hui de corriger cet effacement historique en recensant ces combattants et en rendant leurs trajectoires accessibles au public.
La base de données, intitulée « Les populations colonisées dans la Résistance intérieure », compile les biographies de 2 500 résistants venus de l’ensemble de l’ancien Empire français – Afrique subsaharienne, Maghreb, Asie, Océanie, Antilles. À l’origine de ce travail, Nina Wardleworth, professeure d’études françaises, a exploré pendant huit ans les archives du ministère de la Défense, de la préfecture de police de Paris et de nombreux dépôts départementaux. Elle a ainsi mis au jour des parcours individuels jusqu’alors dispersés dans des documents rarement consultés.
Un oubli lié à la décolonisation
L’un des cas emblématiques est celui de Tanou Bematogoma, né en 1908 au Burkina Faso. Sous-lieutenant des Forces françaises de l’Intérieur, il avait été décoré de la Légion d’honneur en 1947. Après avoir participé à la campagne de France, il s’était évadé d’un camp de prisonniers à Rennes, avait rejoint un réseau de résistance, fourni des renseignements et mené des sabotages. Arrêté par la Gestapo en 1944, il subit de multiples tortures sans parler, puis réussit à s’évader. Malgré ce parcours hors du commun, aucune rue, aucun livre, aucune page web ne commémorait son nom jusqu’à aujourd’hui.
Selon Nina Wardleworth, cet oubli massif s’explique par la coïncidence temporelle entre la construction mémorielle de l’après-guerre et la période de décolonisation. « Il y a donc eu une certaine réticence à reconnaître pleinement la diversité des rôles joués par les populations coloniales dans la libération de la France », explique-t-elle. Si quelques figures – comme le Guinéen Addi Bâ, l’Algérien Mohamed Ould Taleb ou l’Haïtien Tony Bloncourt – ont été réhabilitées dans des dictionnaires ou des expositions, la grande majorité demeurait dans l’ombre.
Des recherches encore insuffisantes
La chercheuse souligne que « les recherches sur les multiples rôles joués par les populations coloniales au sein des FFI restent encore insuffisantes ». Son projet ne prétend pas être exhaustif : il ouvre une voie pour de futures investigations, en mettant à disposition des notices, des documents d’archives et des photographies. Le site permet de naviguer par nom, origine ou type d’engagement. Il donne aussi à voir les dossiers de résistants conservés au Service historique de la Défense, au château de Vincennes.
Cette initiative intervient alors que la France célèbre la Journée nationale de la Résistance, le 27 mai. Elle rappelle que la libération du territoire fut l’œuvre d’une mosaïque de combattants, souvent invisibilisés par le récit national. Le projet universitaire ne se limite pas à un travail de mémoire : il documente aussi la variété des formes de résistance – renseignement, sabotage, hébergement de fugitifs, participation aux combats.
Un legs pour l’histoire et l’éducation
La base de données, accessible en ligne, entend servir aussi bien aux chercheurs qu’au grand public, aux enseignants et aux collectivités locales souhaitant redonner une visibilité à ces héros. À terme, elle pourrait contribuer à la pose de plaques commémoratives ou à l’attribution de noms de rues. Pour Nina Wardleworth, l’enjeu est autant historique que civique : « Ces hommes et ces femmes ont donné leur vie pour une France qui ne les a pas toujours reconnus. Leur rendre leur nom, c’est rétablir une justice ». Le projet britannique constitue ainsi une pierre supplémentaire dans la réhabilitation de la mémoire plurielle de la Résistance française.