Les forces ukrainiennes ont développé des méthodes d'utilisation des systèmes de défense antiaérienne Patriot radicalement différentes de celles enseignées par les instructeurs américains et allemands il y a trois ans. Confrontées à un approvisionnement limité en missiles intercepteurs et à des salves russes quasi quotidiennes, elles ont dû innover pour économiser leurs précieuses munitions. Ces adaptations, détaillées par des commandants et des experts, s'avèrent cruciales mais insuffisantes face à l'escalade des frappes ennemies.

Des réglages manuels et des tirs uniques

L'une des principales modifications consiste à passer les batteries Patriot en mode manuel. En mode automatique, le système aurait tendance à engager des cibles lentes comme les drones, ce qui gaspille des intercepteurs onéreux. Les soldats ukrainiens préfèrent abattre ces appareils sans pilote avec des mitrailleuses lourdes installées sur des toits, des camionnettes ou des hélicoptères, ainsi qu'avec des drones intercepteurs. Les Patriots sont ainsi réservés aux missiles balistiques, les plus rapides et les plus dangereux.

Autre innovation : au lieu de tirer deux ou trois intercepteurs contre chaque missile balistique entrant, comme le prescrit le manuel, les artilleurs ukrainiens n'en lancent souvent qu'un seul. Cette pratique, dictée par la rareté des missiles américains, réduit les chances d'interception mais permet de faire face à un plus grand nombre de cibles. « Nous avons dû introduire notre propre expérience et modifier les tactiques d'emploi, en nous éloignant des modèles appris aux États-Unis », explique le commandant Viacheslav Aheiev, qui commande une unité Patriot formée à Fort Sill, en Oklahoma.

Mobilité et leurres

Pour éviter les représailles russes, les équipages ont adopté la tactique dite « tire et détale » : ils déplacent la batterie immédiatement après chaque tir. Parallèlement, ils recourent à la dissimulation, en utilisant des leurres réalistes qui coûtent environ 30 000 dollars pièce, alors qu'un système Patriot complet vaut près d'un milliard de dollars. Selon un fabricant de ces leurres, plusieurs pays ont déjà sollicité l'Ukraine pour en obtenir des exemplaires.

Ces innovations ont même trouvé un écho au-delà du champ de bataille ukrainien. Des soldats ukrainiens se sont rendus dans le Golfe pour former les troupes locales à des méthodes moins coûteuses et plus efficaces d'interception de drones, alors que le conflit en Iran et les attaques dans cette région épuisent les stocks mondiaux des intercepteurs Patriot les plus avancés.

Des bilans récents accablants

Malgré ces adaptations, la pénurie de missiles intercepteurs reste le talon d'Achille de la défense ukrainienne. Les récentes attaques russes en fournissent une illustration tragique. Dans la nuit de dimanche à lundi, la Russie a lancé 68 missiles et 351 drones contre le territoire ukrainien, selon l'armée de l'air ukrainienne. Aucun des 23 missiles balistiques n'a été intercepté, tandis que la plupart des missiles de croisière ont été abattus. Le bilan humain s'élève à au moins douze morts.

Quelques jours plus tôt, une attaque massive avait frappé Kiev, tuant au moins trente personnes, dont de nombreux habitants ensevelis sous les décombres d'un immeuble d'habitation. Sur les 24 missiles balistiques tirés, seuls quatre ont été détruits par les défenses aériennes. Ces chiffres, issus des données officielles, révèlent l'incapacité actuelle à contrer la menace balistique.

Un déséquilibre persistant

Le système Patriot est le seul bouclier en Ukraine capable d'intercepter les missiles balistiques, dont Moscou a fortement accru la production et l'emploi. Les autres systèmes de défense antiaérienne disponibles sont efficaces contre les missiles de croisière et les drones, mais pas contre les projectiles balistiques. Or, les barrages russes combinent désormais ces différentes menaces pour submerger les opérateurs ukrainiens, déjà épuisés par des mois de combats.

Les innovations tactiques ukrainiennes sont saluées comme un modèle d'adaptation en conditions extrêmes, mais elles n'ont pas résolu le problème fondamental : le nombre insuffisant d'intercepteurs. Chaque missile balistique manqué peut causer des pertes civiles massives et des destructions d'infrastructures. La situation met en lumière la dépendance critique de Kiev vis-à-vis des livraisons alliées et la concurrence mondiale pour des stocks limités.

En attendant, les soldats ukrainiens continuent de repousser les limites de leurs équipements, mais les récentes frappes rappellent cruellement que l'ingéniosité ne remplace pas les munitions.