La République islamique d’Iran entre dans une phase politique inédite. Tandis que la dépouille de l’ancien guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, doit être mise en terre dans sa ville natale de Machhad, dans le nord-est du pays, l’arrivée de son fils et successeur, Mojtaba Khamenei, marque bien plus qu’un simple changement à la tête de l’État. Il s’agit de l’aboutissement d’une transformation institutionnelle minutieusement orchestrée durant près de quatre décennies.
Le nouveau guide suprême, troisième à occuper cette fonction depuis la révolution de 1979, reste pour l’heure caché aux regards publics. Il aurait été défiguré lors de la frappe aérienne américaine qui a coûté la vie à son père, le 28 février, au début du conflit entre l’Iran et les États-Unis. Mojtaba Khamenei a été remarquablement absent des cérémonies officielles de deuil, y compris celles dédiées à son père.
Un basculement du pouvoir religieux vers le pouvoir sécuritaire
Selon des analystes politiques, l’héritage laissé par Ali Khamenei diffère radicalement du système fondé par l’ayatollah Ruhollah Khomeini. « Contrairement à l’ayatollah Khomeini, qui avait établi un régime reposant sur la légitimité révolutionnaire et son autorité personnelle, Ali Khamenei a entrepris de restructurer systématiquement ce système », explique Reza Talebi, analyste politique.
Au fil de trente-sept années, l’influence des hauts dignitaires religieux et des séminaires chiites sur les décisions politiques clés s’est régulièrement amenuisée. À leur place, ce sont les institutions de sécurité qui ont progressivement pris le contrôle des leviers du pouvoir. Ce rééquilibrage interne, longtemps silencieux, s’impose désormais comme la marque du nouveau régime iranien.
Un contexte de guerre et de fragilité
Cette transition s’opère dans un climat de profonde instabilité. L’Iran sort d’un conflit dévastateur de douze jours avec les États-Unis et Israël, déclenché par des frappes aériennes conjointes qui ont décapité une grande partie de l’ancienne direction du pays. L’économie iranienne, déjà asphyxiée par des décennies de sanctions internationales, est exsangue. Le programme nucléaire, s’il n’a pas été anéanti comme l’a affirmé le président américain Donald Trump, a été sérieusement endommagé. Une grande partie du stock d’uranium, estimé suffisant pour la fabrication de dix ou onze bombes atomiques, serait enfouie sous les décombres près de Téhéran.
Par ailleurs, la population iranienne était secouée, en janvier, par des manifestations populaires que MM. Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avaient alors interprétées comme les signes avant-coureurs d’un effondrement de la République islamique.
Une trêve fragile aux enjeux planétaires
Le 5 juillet, le président Trump a signé un accord de cessez-le-feu avec l’Iran lors d’un dîner au palais de Versailles, en France. Ce mémorandum d’entente d’un page et demie a été comparé, non sans ironie, au traité de Versailles de 1919, dont les clauses punitives avaient préparé le terrain à un nouveau conflit mondial. L’actuel accord, pourtant très différent, pourrait-il connaître un destin analogue ?
Près de trois semaines après sa signature, le cessez-le-feu tient, mais demeure précaire. Des accrochages ont eu lieu dans le détroit d’Ormuz, et aucune des questions à l’origine de la guerre n’a été résolue. La situation au Moyen-Orient reste aussi instable qu’avant le conflit.
Des adversaires peut-être plus redoutables
Pour Vali Nasr, professeur de relations internationales à la School of Advanced International Studies de l’université Johns-Hopkins, cette guerre est « beaucoup plus conséquente et plus vaste que ce que nous lui avons reconnu jusqu’à présent ». Selon lui, « toutes les guerres majeures de cette ampleur finissent par reconfigurer l’échiquier. Celle-ci le fera pour le Moyen-Orient. »
Une interrogation parcourt les chancelleries : les États-Unis et Israël ont peut-être envoyé dans la tombe une grande partie de l’ancienne élite iranienne, mais celle-ci a-t-elle été remplacée par des adversaires encore plus déterminés ? Le nouveau pouvoir, recentré sur les appareils de sécurité et désormais incarné par Mojtaba Khamenei, pourrait se révéler plus difficile à affronter que le précédent.