Une progression salariale très inégalitaire

Selon la grande enquête annuelle de l'Insee sur l'emploi et les revenus du travail, publiée ce jeudi 2 juillet, seuls 121 métiers et catégories socioprofessionnelles sur 343 ont enregistré une hausse de leur salaire net moyen en euros constants entre 2019 et 2024. Autrement dit, près des deux tiers des professions ont vu leur pouvoir d'achat stagner ou diminuer sur la période, marquée par la crise du Covid puis par la flambée d'inflation consécutive à la guerre en Ukraine.

« En 2025, l'emploi a fait du surplace », a résumé Vladimir Passeron, récemment nommé à la direction des enquêtes Entreprise de l'Insee, lors de la présentation des résultats. Le travail indépendant a continué de progresser, mais l'emploi salarié privé s'est replié, accentuant le contraste entre les situations.

Les gagnants : dentistes, vétérinaires, psychologues

Parmi les professions qui ont le mieux tiré leur épingle du jeu figurent les dentistes, les vétérinaires et les psychologues. Leur salaire net, une fois déduite l'inflation, a augmenté de manière significative. Les médecins font également partie de ce groupe de tête. Ces métiers, souvent exercés en libéral ou dans des secteurs à forte demande, ont bénéficié d'une revalorisation de leurs honoraires ou d'une augmentation du volume d'actes.

L'étude distingue aussi les professions intermédiaires de la santé et du travail social, qui ont vu leur rémunération réelle progresser modestement mais positivement.

Les perdants : ingénieurs, informaticiens, cadres techniques

À l'opposé, les ingénieurs, les informaticiens et les cadres techniques ont subi une baisse moyenne de leur salaire net en euros constants. Les artistes, les commerciaux et les professions créatives sont également dans le rouge. Pour ces catégories, le gel ou la faible progression des salaires nominaux, combinés à une inflation élevée (notamment en 2022-2023), ont entraîné un recul du pouvoir d'achat.

Les cadres et professions intermédiaires dans leur ensemble accusent une perte moyenne de 2 % de leur salaire net entre 2019 et 2024, selon les données de l'Insee. Les informaticiens, pourtant très recherchés sur le marché du travail, n'ont pas échappé à cette tendance, ce qui interroge sur les mécanismes de fixation des salaires dans les secteurs technologiques.

Ouvriers et employés : une situation préservée

Contrairement à une idée reçue, les ouvriers et les employés ont vu leur pouvoir d'achat relativement préservé sur la période. Le salaire net moyen de ces catégories a peu varié en termes réels, grâce notamment aux revalorisations du Smic et aux mesures sociales mises en place pendant la crise inflationniste. Toutefois, cette stabilité masque des disparités : certains postes peu qualifiés ont bénéficié de hausses, tandis que d'autres, dans des secteurs fragiles, ont stagné.

Un contexte marqué par deux chocs

L'enquête couvre une période exceptionnelle, avec deux chocs majeurs : la crise sanitaire de 2019-2021, qui a provoqué une contraction violente de l'activité, puis la flambée des prix déclenchée par la guerre en Ukraine à partir de 2022. L'inflation a atteint des niveaux inédits depuis les années 1980, érodant le pouvoir d'achat des ménages. Les entreprises ont réagi différemment : certaines ont revalorisé les salaires pour fidéliser leurs employés, d'autres ont limité les hausses.

L'Insee note que les écarts entre professions se sont creusés. Les métiers réglementés, bénéficiant d'une indexation sur l'inflation ou d'une forte demande, ont mieux résisté, tandis que les professions exposées à la concurrence internationale ou à des cycles économiques volatils ont souffert.

Des perspectives prudentes

Si l'inflation semble aujourd'hui revenue à un niveau plus modéré, la question du pouvoir d'achat reste centrale dans le débat public. Les résultats de cette enquête pourraient alimenter les discussions sur les politiques salariales et les négociations de branches. Pour les professions en recul, la question est de savoir si la tendance s'inversera avec le ralentissement des prix ou si elle traduit des évolutions structurelles plus durables.

L'étude de l'Insee, qui couvre l'ensemble des salariés du secteur privé et des indépendants, offre une photographie détaillée des inégalités salariales récentes. Elle montre que la période 2019-2024 a été particulièrement clivante, avec des gagnants et des perdants nettement distincts, sans que les critères habituels de qualification ou de statut ne suffisent à expliquer les évolutions.