Sur la plage de Port-Mer, à Cancale (Ille-et-Vilaine), une vingtaine d'élèves de CE1 venus de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) explorent les rochers sous la pluie. "Un crabe, un crabe, j'ai trouvé un crabe !" s'exclame Soukaina, 8 ans, en soulevant une pierre. Autour d'elle, les enfants s'agglutinent pour admirer le crabe marbré que l'animatrice Lucie leur montre avant de le remettre à l'eau. Pour beaucoup, c'est le premier véritable contact avec la mer. "Anaïa n'a vu la mer qu'une seule fois", confie Rémy, parent accompagnateur, "mais elle n'avait jamais mis les pieds dans l'eau ni fait de pêche à pied." Leur enseignante, Mme Lopes, précise : "Souvent, la plage qu'ils connaissent, c'est le sable blanc, le parasol et les jeux de sable. Ils n'ont pas l'habitude de soulever des rochers pour observer la vie en dessous."

Un lieu chargé d'histoire Le centre Virginie Hériot, aussi appelé château de Barbe Brûlée, est un imposant édifice en granit situé à la pointe de Cancale. Construit en 1904 par la famille Hériot, il a été légué à l'État en 1920 pour servir de lieu de villégiature aux orphelins de guerre, vocation qu'il a remplie jusqu'en 1966. Les murs ont alors été cédés à l'Éducation nationale, et en 1976, le centre accueillait ses premières classes de mer. Il doit son nom à Virginie Hériot, première navigatrice française sacrée championne olympique. Aujourd'hui, il est l'un des derniers centres de classe de mer appartenant à l'Éducation nationale.

Une menace de fermeture L'établissement est menacé de "désaffectation", c'est-à-dire d'être retiré de l'usage du public pour raisons financières. Selon Stéphanie de Chamisso, enseignante et directrice du site depuis 2019, la fermeture pourrait intervenir dès août 2026. "Mes carnets de commandes sont remplis jusqu'en 2027 ! On allait fêter les 50 ans du centre cette année… Au lieu de cela, on ne sait même pas si on pourra accueillir les 1 800 élèves prévus en 2026. C'est très compliqué à vivre, pour nous qui travaillons ici", déplore-t-elle. Pour certains enfants, ces séjours représentent quasiment la première rencontre avec la mer. "Ces enfants n'ont parfois jamais touché de crabe", souligne l'enseignante.

Un coût modeste pour les familles Le centre Hériot est resté l'un des moins onéreux de France : les parents paient 140 euros pour cinq jours de classe de mer, soit un tarif bien inférieur à celui de nombreux centres nautiques privés. Cette accessibilité financière est cruciale pour des familles de milieux modestes, souvent éloignées de la mer. Les élèves y découvrent la pêche à pied, l'observation des oiseaux, la navigation ou encore la faune marine, des activités parfois inaccessibles dans leur quotidien.

Une mobilisation citoyenne Face à cette menace, une association s'est constituée pour tenter de sauver le centre et permettre aux enfants de continuer à découvrir la mer. Les soutiens espèrent trouver des solutions alternatives pour éviter la désaffectation, mais l'avenir reste incertain. "C'est un centre qui est vraiment accessible en termes de budget", insiste Stéphanie de Chamisso, qui arpente les lieux avec "un immense sentiment de gâchis".

Un enjeu éducatif et social Au-delà de l'aspect touristique, la fermeture du centre Virginie Hériot soulève un enjeu éducatif et social. Les classes de mer permettent à des enfants qui n'ont jamais vu l'océan de se confronter à un environnement naturel, de développer leur curiosité scientifique et de créer des souvenirs collectifs. "Tous les enfants ont vue sur mer depuis leur chambre, et nous y tenons", conclut la directrice, alors que les élèves collent leur nez aux fenêtres des dortoirs pour admirer la baie de Cancale.