Un paradoxe britannique
Dix ans après le vote en faveur de la sortie de l'Union européenne, le Royaume-Uni présente des traits qui le rapprochent davantage des nations continentales que du modèle anglo-saxon qu'il prétendait incarner. Le chaos politique et la hausse des dépenses publiques, longtemps considérés comme des marqueurs de l'Europe du Sud, sont devenus des caractéristiques de la vie politique et économique britannique.
Un État plus dépensier
La part des dépenses publiques dans le produit intérieur brut britannique a nettement augmenté depuis 2016, dépassant désormais la moyenne de la zone euro. Cette évolution contredit le discours des partisans du Brexit, qui promettaient un État plus frugal et dérégulé. Les gouvernements successifs, confrontés à la pandémie de Covid-19 puis à la crise du coût de la vie, ont multiplié les plans de soutien, alourdissant la dette publique.
Une instabilité politique chronique
Le turnover à Downing Street depuis 2016 est sans précédent dans l'histoire britannique moderne. Quatre Premiers ministres se sont succédé en cinq ans, avec des mandats écourtés par des scandales, des révoltes internes ou des défaites électorales. Cette volatilité rappelle la vie politique italienne de l'après-guerre, loin de la stabilité légendaire de Westminster.
Un isolement relatif
Libéré des règles de l'UE, le Royaume-Uni peine à conclure des accords commerciaux majeurs avec d'autres grandes puissances. L'accord avec l'Australie, présenté comme une victoire, a eu un impact économique modeste. Les négociations avec les États-Unis et l'Inde n'ont pas abouti. De fait, l'économie britannique reste profondément liée à celle de l'Union européenne, son premier partenaire commercial.
Une dépendance européenne accrue
Les flux commerciaux avec le continent n'ont pas chuté aussi brutalement que certains le craignaient, mais ils sont désormais entravés par des formalités douanières et des barrières non tarifaires. Les entreprises britanniques, en particulier les petites et moyennes, subissent des coûts supplémentaires. Paradoxalement, le Royaume-Uni est devenu plus dépendant des travailleurs européens, notamment dans la santé et l'agriculture, où les pénuries de main-d'œuvre persistent.
Un modèle social en mutation
Le système de protection sociale britannique, longtemps plus proche du modèle libéral américain, a connu une série d'extensions. Les allocations chômage, les aides au logement et les crédits d'impôt ont été revalorisés. Des réformes du marché du travail, comme l'introduction d'un salaire minimum plus élevé, rapprochent le Royaume-Uni des standards européens continentaux.
Des divisions territoriales ravivées
Le Brexit a ravivé les tensions au sein du Royaume-Uni. L'Écosse, qui a voté massivement pour rester dans l'UE, revendique un nouveau référendum d'indépendance. En Irlande du Nord, le protocole post-Brexit a créé des frictions politiques et économiques, menaçant la stabilité des institutions locales. Ces fractures territoriales sont un trait typiquement européen.
Conclusion
Le Brexit, censé affranchir le Royaume-Uni des contraintes européennes, a paradoxalement rendu le pays plus semblable à ses voisins continentaux. L'instabilité politique, l'endettement public et un État providence plus généreux sont désormais des réalités britanniques. Loin du modèle de Singapour-sur-la-Tamise promis par certains, le Royaume-Uni apparaît aujourd'hui comme une nation européenne parmi d'autres, avec ses propres contradictions et fragilités.