Un nouveau centre de détention pour migrants, dont le Royaume-Uni a proposé de financer la construction dans le cadre d'un accord de 660 millions de livres (environ 770 millions d'euros) visant à lutter contre les traversées illégales de la Manche, est contesté en justice par une association environnementale. Le recours pourrait retarder l'ouverture du site, prévue pour la fin de l'année, et compromettre un volet clé de la coopération franco-britannique.
Le centre, situé dans la zone de Loon-Plage, à proximité de Dunkerque, doit permettre de détenir des migrants interceptés alors qu'ils tentent de rejoindre le Royaume-Uni à bord de petites embarcations. Une fois en fonctionnement, il devrait être doté d'une capacité de 140 places et employé par plus de 200 agents français. Selon le ministère de l'Intérieur britannique, il ciblera en priorité les ressortissants des dix principaux pays d'origine des personnes ayant tenté la traversée en 2024, notamment l'Érythrée, l'Afghanistan, l'Iran et le Soudan.
Un permis de construire contesté
Le ministère français de l'Intérieur a obtenu le permis de construire en juillet 2024. Mais dès novembre 2024, l'association ADELFA (Assemblée de défense environnementale du littoral flamand-artois) a contesté la décision devant le tribunal administratif, arguant que le centre violait les règles locales d'urbanisme. Le recours a été rejeté, mais l'association a déposé un appel en février 2025 auprès du tribunal administratif de Lille.
Les avocats d'ADELFA soutiennent que le centre est implanté dans une zone industrielle où les constructions à usage résidentiel sont interdites. Ils soulignent également la proximité d'installations industrielles, dont un entrepôt de réfrigération à l'ammoniac, ce qui créerait « des risques sanitaires importants pour les occupants ». L'appel accuse aussi le ministère d'avoir enfreint les règles de sécurité incendie et de ne pas avoir affiché le permis de construire de manière visible, comme l'exige la loi.
Nicolas Fournier, président d'ADELFA, a déclaré que gagner le procès n'était « pas certain », mais qu'il tentait « encore de freiner ce processus de construction du centre de détention par l'appel ». Il a estimé que concentrer autant de moyens uniquement sur la répression, avec toujours plus de policiers, ne fonctionnait pas et qu'il fallait trouver d'autres solutions pour éviter que des personnes ne prennent la mer dans des conditions déplorables mettant leur vie en danger.
Conséquences potentielles sur le financement britannique
L'appel n'est pas suspensif : la construction peut se poursuivre pendant la procédure. Toutefois, des experts juridiques français interrogés estiment que le permis de construire pourrait être annulé si le recours aboutit, ce qui entraînerait un retard, voire une démolition. Selon une spécialiste du droit de l'urbanisme, le centre pourrait être considéré comme une « installation d'intérêt collectif et de service public », ce qui le rendrait compatible avec les règles d'urbanisme, mais le permis pourrait être annulé si les autorités compétentes en matière de sécurité incendie n'ont pas été correctement consultées.
Le gouvernement britannique conditionne son financement à l'ouverture effective du centre. Le ministère de l'Intérieur britannique a précisé que l'argent ne serait versé qu'après l'achèvement des travaux, et que l'enveloppe de 160 millions de livres (environ 185 millions d'euros) pourrait être supprimée si l'accord ne produisait pas de résultats probants dans sa première année. Cet accord, signé en mars 2025 par la ministre de l'Intérieur Shabana Mahmood et le ministre français de l'Intérieur délégué Laurent Nuñez, prévoit pour la première fois que le financement britannique soit lié à des résultats concrets sur la réduction des traversées.
Un levier politique sous pression
Le Premier ministre britannique, Keir Starmer, est sous pression pour faire baisser le nombre de traversées de la Manche, qui a fortement augmenté ces dernières années. L'accord avec la France constitue un élément important de sa réponse. La France s'est engagée à construire ce centre dès 2023, sous un précédent accord avec le gouvernement conservateur de Rishi Sunak, mais les progrès ont été lents.
Un rapport récent du Sénat français estime qu'un centre de détention standard de 140 places coûte environ 40 millions d'euros (36 millions de livres) en construction et en fonctionnement, mais les coûts réels du nouveau centre n'ont pas été divulgués par le gouvernement français.
Expérimentation en cours
En attendant l'ouverture du centre de Loon-Plage, une phase d'expérimentation doit débuter en mai 2025 en utilisant les capacités existantes du centre de rétention de Coquelles, situé à proximité. L'approche vise à intercepter et détenir les migrants avant qu'ils ne montent à bord des bateaux, puis à les expulser vers leur pays d'origine ou vers un autre pays de l'Union européenne par lequel ils sont passés.
Des experts interrogés par la BBC estiment que l'efficacité du centre dépendra de nombreux obstacles juridiques et pratiques. Un chercheur de l'Observatoire des migrations a estimé qu'il existait de nombreux obstacles à une augmentation efficace des expulsions depuis ce centre, et que la réussite du centre pourrait devenir un « sujet potentiellement controversé » dans les relations franco-britanniques.
La contestation judiciaire risque donc de compliquer la mise en œuvre de l'accord, alors que le gouvernement britannique insiste sur la nécessité de résultats rapides pour justifier l'investissement auprès de l'opinion publique.