Nicolas Guillou, juge à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, est l’une des victimes occidentales de la vindicte de Donald Trump. Depuis août 2025, il vit sous un régime de sanctions renforcé, conséquence directe d’un arrêt d’urgence numérique – un « kill switch » – décrété par le président américain. L’intéressé a témoigné sur France Inter en mars dernier, décrivant une situation ubuesque : « Lorsque vous avez un compte auprès d’une entreprise américaine – ça a été le cas pour PayPal, Airbnb, certaines adresses mail, Booking – d’un coup votre compte ferme. »

Un fondement juridique contesté

Ces mesures s’appuient sur l’Executive Order 14203 signé par Donald Trump le 6 février 2025. Ce décret prévoit explicitement un arsenal de sanctions contre la CPI. Daniel Mainguy, professeur à Paris-I Panthéon-Sorbonne et auteur d’une note de doctrine sur le sujet pour le Club des juristes, juge la procédure « incroyable » du point de vue français, européen et international. Il ajoute que « les réponses susceptibles d’être apportées de ce côté de l’Atlantique sont à peu près inexistantes, en ce que lorsque certaines pourraient être envisagées, elles sont inappropriées ». L’universitaire soulève ainsi l’absence de recours efficaces pour les citoyens européens soumis à des sanctions unilatérales américaines.

Vivre comme un terroriste ou un narcotrafiquant

Le magistrat est contraint de se passer de tout service numérique fourni par des entreprises américaines. Il ne peut plus utiliser PayPal ni aucun compte bancaire américain, et toute transaction via Visa, Mastercard ou Amex lui est interdite. Hors de question également d’utiliser des plateformes comme Booking ou Airbnb. Le « kill switch » produit des situations parfois cocasses. La juge canadienne Kimberly Prost, également visée par les sanctions, raconte qu’un soir, en demandant de la musique à Alexa – l’assistant vocal d’Amazon –, l’appareil lui a simplement répondu « tintin », refusant de jouer le moindre morceau.

Un précédent qui inquiète

Cette affaire illustre la dépendance numérique de l’Europe vis-à-vis des géants américains, et la vulnérabilité des institutions internationales face aux décisions unilatérales des États-Unis. Plusieurs experts pointent le risque que des personnalités jugées hostiles par Washington soient soumises au même sort à l’avenir, sans aucune protection juridique en Europe. Le cas de l’ex-commissaire européen Thierry Breton, qui s’était vu interdire l’entrée sur le territoire américain après son bras de fer sur la régulation des géants de la tech, avait déjà donné un avant-goût de ces méthodes. Mais la sanction frappant Nicolas Guillou va beaucoup plus loin, en coupant littéralement tous les accès numériques de l’intéressé.

Une impuissance européenne

Face à cette situation, les autorités françaises et européennes peinent à réagir. Aucune réponse concrète n’a été apportée à ce jour pour protéger les citoyens européens des conséquences d’un kill switch américain. Le professeur Daniel Mainguy estime que les outils juridiques disponibles sont inadaptés, et que l’Union européenne ne dispose pas de mécanismes de rétorsion efficaces. L’affaire relance le débat sur la souveraineté numérique et la nécessité de développer des alternatives européennes aux services américains, un chantier qui reste largement à l’état de projet.

Reste à savoir combien de temps Nicolas Guillou devra supporter cette « vie numérique au ralenti », comme il la décrit. En attendant, son témoignage sert d’avertissement sur la fragilité des droits numériques face à la puissance d’un exécutif américain décidé à utiliser l’économie comme arme politique.