Il y a environ 2 500 ans, le premier musée public de l’histoire ouvrait ses portes dans l’État mésopotamien d’Ur, dans l’actuel Irak. Conservatrice, une princesse-prêtresse y exposait des artefacts avec des étiquettes en plusieurs langues. Aujourd’hui, les musées ne se contentent plus de vitrines et de panneaux explicatifs. La numérisation, la réalité virtuelle et les réseaux sociaux ont élargi les manières d’interagir avec les collections. Mais un changement plus fondamental est à l’œuvre : le déplacement du centre d’intérêt, de l’objet vers la personne qui le regarde.
Une nouvelle définition pour une nouvelle ère
Sandro Debono, consultant et universitaire spécialiste des musées, explique que les institutions évoluent dans cette direction. Il cite la définition actuelle du Conseil international des musées (ICOM), adoptée en 2022. Celle-ci reconnaît explicitement l’inclusion, la diversité et la participation des communautés comme des aspects essentiels du travail muséal – une rupture nette avec la version précédente, qui mentionnait le service à la société sans exiger son implication.
Selon Debono, l’Amérique latine a particulièrement embrassé les pratiques participatives. Les idées de musées citoyens ou communautaires y remontent aux années 1970. Quelques décennies plus tard est apparue la muséologie sociale, centrée non sur les objets mais sur les personnes vivantes, en particulier les marginalisées, pour soutenir leur autonomisation, leur patrimoine et leur transformation sociale. Aujourd’hui, d’autres régions du monde, y compris l’Europe, adoptent des approches similaires, même dans des institutions traditionnelles.
« De la collection à la connexion »
Julia Pagel, secrétaire générale du Réseau des organisations muséales européennes (NEMO), résume cette dynamique par l’expression « de la collection à la connexion ». Elle souligne que les musées européens se concentrent de plus en plus sur les communautés. Les financements, majoritairement publics, sont de plus en plus liés à la pertinence sociale. « Les musées doivent passer du statut de simples lieux que l’on visite à celui d’infrastructures sociales et civiques que l’on utilise, ou de lieux de confiance où les gens peuvent se rencontrer et échanger », déclare-t-elle.
Nouvelles formes d’engagement : yoga, danse, récits oraux
Si les conférences, les visites scolaires et les événements mondains font depuis longtemps partie de l’offre des musées, les activités actuelles impliquent souvent des participants d’une manière qui n’est pas directement liée aux collections. Au Musée national de Singapour, les personnes âgées souffrant de troubles cognitifs et de mémoire peuvent participer à des ateliers. Au fort Seddulbahir, à Canakkale en Turquie, le musée mène des projets d’histoire orale qui intègrent les voix locales dans le récit muséal ; il est nommé pour le titre de Musée européen de l’année. À Amsterdam, le Stedelijk Museum innove avec son programme « Blikopeners » (ouvreurs de regard), qui promeut la participation des jeunes.
D’autres initiatives proposent du yoga, de la danse ou même du speed-dating dans les salles d’exposition. L’objectif est de créer des liens : les musées deviennent des espaces uniques d’engagement communautaire, où l’on vient autant pour les autres que pour les œuvres.
Un mouvement mondial
Ce virage participatif n’est pas uniforme mais se manifeste partout. Alors que l’Amérique latine a été pionnière avec la muséologie sociale, l’Europe développe ses propres modèles, en mettant l’accent sur la pertinence sociale des institutions. La Journée internationale des musées, célébrée chaque année, est l’occasion de mettre en lumière cette transformation qui, selon les experts, est appelée à s’amplifier.