Les abeilles ne sont pas seulement des insectes fascinants pour les naturalistes : elles sont devenues un rouage essentiel de l'agro-industrie. Pour en tirer le meilleur profit, des firmes semencières et des arboriculteurs louent des ruches et mettent en œuvre des pratiques visant à maximiser leur productivité. C'est ce que détaille Robin Mugnier, anthropologue et apiculteur, dans son ouvrage Des abeilles au travail (éd. La Découverte, 2026), issu de ses recherches de thèse. Il y analyse le « service de pollinisation », c'est-à-dire la location de ruches par des agriculteurs pour polliniser des cultures fruitières et des productions de semences de colza et de tournesol.

Une logique née de la destruction

Cette activité a débuté dans les années 1920 en Californie, lors de l'intensification de l'arboriculture. L'usage massif de pesticides et l'agrandissement des vergers ont éliminé les pollinisateurs sauvages et leurs habitats. Les agriculteurs et agronomes de l'époque, conscients de cette destruction, ont trouvé une solution : faire appel à des apiculteurs pour louer leurs colonies d'abeilles. « Au moment où les cultures agricoles deviennent moins hospitalières pour les pollinisateurs en général, les abeilles domestiques sont appelées à venir y travailler », explique Robin Mugnier.

Après la Seconde Guerre mondiale, le même phénomène s'est produit dans la vallée du Rhône, qui a servi de terrain d'étude au chercheur. Dans les années 1960, la modernisation agricole a fait exploser les surfaces de vergers, entraînant un recours accru aux pesticides. Les besoins en pollinisation ont augmenté. Les apiculteurs locaux, alors en pleine modernisation, ont développé la capacité de déplacer leurs ruches en camion le long de la vallée pour les placer au pied des arbres. Des groupements d'apiculteurs ont rapidement été en mesure de louer plusieurs milliers de ruches, soutenant ainsi le déploiement de l'agriculture intensive.

Le rôle clé dans les semences hybrides

Dans les décennies suivantes, l'essor des productions de semences hybrides de colza et de tournesol a renforcé cette dynamique. Les plus grandes firmes mondiales sont venues s'installer dans la vallée du Rhône et ont enrôlé les abeilles. Ces insectes sont responsables de 90 % du rendement sur les productions de semences hybrides. « Les profits faramineux des firmes grâce à cette technologie végétale sont imputables aux abeilles », souligne Robin Mugnier. Sans elles, ces cultures ne pourraient être produites.

« Mettre le vivant au travail »

Pour l'anthropologue, l'abeille est intégrée malgré elle dans des rapports sociaux de production. « On façonne des agencements techniques, scientifiques, économiques, associés à des imaginaires politiques, pour extraire de la valeur des butineuses », écrit-il. Concrètement, les abeilles sont nourries avec de la pâte protéinée pour influencer leur comportement de butinage. Les semenciers sélectionnent des variétés attractives, créent des plants avec plus de fleurs et les plantent d'une manière spécifique pour augmenter la pollinisation. « Le fait d'emmener les ruches dans les parcelles, que ces parcelles soient plantées d'une certaine manière, que les colonies d'abeilles soient nourries pour augmenter leur efficacité... C'est un ensemble de pratiques qui visent à mettre au travail, c'est-à-dire à transformer l'existence des abeilles. La vie qu'elles mènent, le fait qu'elles se nourrissent pour elles-mêmes, est accaparée au profit de l'agriculture », détaille-t-il.

Ainsi, derrière la façade d'un « travail avec le vivant » vanté par les industriels, c'est une logique productiviste qui perdure, au détriment des abeilles elles-mêmes. L'ouvrage de Robin Mugnier invite à reconsidérer le rôle de ces insectes dans notre système alimentaire et à questionner les conséquences de leur exploitation systématique.