Le saxophoniste ténor Sonny Rollins, figure colossale du jazz, est mort à l’âge de 95 ans. Sa carrière, longue de plus de six décennies, a marqué l’histoire de la musique par une inventivité inépuisable et un phrasé reconnaissable entre mille. Le critique John Fordham, dans un texte publié peu après l’annonce de son décès, a rendu hommage à cette « magie, maîtrise et puissance magistrale » en sélectionnant dix enregistrements qui jalonnent son parcours.

Des débuts explosifs aux chefs-d’œuvre de la maturité

Parmi les albums retenus, Tenor Madness (1956) occupe une place à part. À 30 ans, Rollins avait déjà joué avec Miles Davis et Thelonious Monk, mais c’est la rencontre impromptue avec John Coltrane sur le morceau-titre qui a donné naissance à un duel de ténors légendaire. Accompagné de la rythmique de Miles Davis (Red Garland au piano, Paul Chambers à la basse, Philly Joe Jones à la batterie), Rollins déploie une vivacité débordante, notamment sur Paul’s Pal et The Most Beautiful Girl in the World.

L’année suivante, Saxophone Colossus (1957) consacre son statut. Le critique du New Yorker, Whitney Balliett, avait alors décrit son style improvisé – « rire tonitruant, harangue » – comme l’expression d’une imagination jazzistique égale à celle de Charlie Parker. Ce disque, soutenu par le pianiste Tommy Flanagan et le bassiste Doug Watkins, reste un sommet du répertoire rollinien.

Une œuvre marquée par l’émotion et l’expérimentation

Au-delà de ces deux classiques, la sélection met en lumière la diversité de son art. Rollins a su nourrir son jeu d’influences multiples, du swing à l’avant-garde, sans jamais perdre cette « voix » puissante et reconnaissable. Son passage chez Blue Note, ses collaborations avec le batteur Elvin Jones ou le pianiste McCoy Tyner, et son retour après une retraite au début des années 1960 sont autant de moments clés.

Le disque The Bridge (1962) est souvent cité comme le fruit de cette période de ressourcement. Et plus tard, dans les années 1990 et 2000, Rollins a continué à enregistrer, jusqu’à un concert poignant donné en 2001, quelques jours après les attentats du 11 septembre, où il a transformé une douleur collective en improvisation cathartique.

Un legs inestimable

Sonny Rollins laisse une discographie foisonnante, dont ces dix titres ne sont qu’un aperçu. Sa capacité à conjuguer virtuosité technique et émotion immédiate, son humour, sa rage parfois, ont fait de lui l’un des géants du jazz moderne. Comme l’écrit Fordham, écouter Rollins, c’est entendre « un souffle qui ne s’éteint jamais ».