Le président des États-Unis a signé un décret qui soumet l’ensemble de l’aide alimentaire d’urgence américaine à la doctrine « America first ». Désormais, tout programme soutenu par Washington doit impérativement acheter les denrées auprès d’agriculteurs étasuniens, les transporter par des navires battant pavillon américain et les distribuer par l’intermédiaire d’organisations non gouvernementales basées aux États-Unis. La mesure, présentée comme un moyen de soutenir l’économie nationale et de garantir la traçabilité des fonds, provoque une vive controverse dans le milieu humanitaire.

Un recentrage unilatéral de l’aide

Le texte, publié par la Maison-Blanche, précise que l’aide alimentaire d’urgence ne pourra plus être fournie sous forme de transferts monétaires, de bons d’achat locaux ou de produits achetés sur les marchés régionaux. Ces modalités, jugées plus efficaces et moins coûteuses par les agences onusiennes et les ONG internationales, sont désormais prohibées pour les programmes financés par les États-Unis. Le décret impose en revanche le recours exclusif aux « surplus agricoles américains » – céréales, lait en poudre, huiles – qui doivent être conditionnés, transportés et distribués par des acteurs économiques étasuniens.

Le gouvernement justifie cette décision par la nécessité de « mettre fin aux détournements et à l’inefficacité bureaucratique » qui, selon lui, caractérisent l’aide multilatérale. « L’argent du contribuable américain doit profiter d’abord aux Américains », a déclaré un haut responsable de l’administration, cité dans le communiqué officiel. Un argument qui rejoint le discours tenu par le président lors de sa campagne.

Réactions hostiles des acteurs humanitaires

Plusieurs organisations humanitaires majeures ont immédiatement réagi, dénonçant une mesure « contre-productive » et « dangereuse pour les populations les plus vulnérables ». Leur principal grief réside dans l’allongement des délais d’acheminement. « Expédier du blé du Middle West jusqu’en Afrique de l’Est par bateau américand prend entre six et huit mois. Acheter du maïs sur place prend une semaine », explique un responsable de l’aide alimentaire basé à Nairobi, qui s’exprime sous couvert d’anonymat. Ce délai supplémentaire, ajouté aux lourdeurs logistiques, pourrait aggraver les situations d’urgence, notamment en cas de famine ou de conflit.

Par ailleurs, les coûts sont également pointés du doigt. Le transport maritime par pavillon américain est estimé deux à trois fois plus cher que le fret international classique. Les ONG redoutent que le budget global de l’aide, loin d’être augmenté, soit simplement absorbé par ces surcoûts logistiques au détriment du volume réel de nourriture livrée. Plusieurs responsables humanitaires estiment que ce décret « réduit de facto l’efficacité de l’aide tout en augmentant les profits des entreprises américaines du secteur agroalimentaire et du transport maritime ».

Impact immédiat sur plusieurs crises

L’administration américaine a déjà notifié aux agences des Nations unies et aux ONG partenaires que les contrats en cours devront être renégociés pour se conformer au nouveau cadre dans un délai de soixante jours. Cette annonce intervient alors que la Corne de l’Afrique connaît une sécheresse persistante et que plusieurs pays du Sahel sont confrontés à une insécurité alimentaire grave. La décision affecte directement des programmes du Programme alimentaire mondial (PAM) et de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui dépendent de fonds américains pour une part significative de leurs opérations.

Un porte-parole du PAM a indiqué que l’organisation « évaluait les conséquences opérationnelles de cette directive » et qu’elle espérait « maintenir un dialogue constructif avec Washington pour minimiser l’impact sur les bénéficiaires ». De son côté, une coalition d’ONG de défense des droits humains a annoncé qu’elle étudiait les voies de recours juridiques contre ce décret, estimant qu’il pourrait violer les engagements internationaux des États-Unis en matière d’aide humanitaire.

Un précédent controversé

Cette décision s’inscrit dans la continuité des premières mesures prises par le président américain depuis son retour au pouvoir – réduction des contributions aux agences onusiennes, suspension de certains programmes climatiques, retrait d’accords multilatéraux. Plusieurs experts en relations internationales notent que ce décret rompt avec une pratique vieille de plusieurs décennies, selon laquelle l’aide alimentaire américaine pouvait être partiellement monétisée ou achetée localement pour stimuler les économies des pays bénéficiaires.

La nouvelle doctrine « America first » dans l’aide d’urgence suscite également des critiques au sein même du Congrès. Plusieurs élus républicains et démocrates s’inquiètent des conséquences diplomatiques d’une mesure perçue comme un désengagement unilatéral, tandis que des agriculteurs et armateurs américains se félicitent d’une mesure qui leur garantit de nouveaux débouchés. Le débat promet d’être vif lors des prochaines auditions parlementaires sur le budget de l’aide étrangère.