L’année 2002 a vu la sortie de « Mr Deeds », une comédie romantique réalisée par Steven Brill dans laquelle Adam Sandler incarne Longfellow Deeds, un pizzaiolo naïf et généreux qui hérite de 40 milliards de dollars. Le film, adaptation libre du classique de Frank Capra « Mr Deeds Goes to Town » (1936), a été nommé l’année suivante aux Razzie Awards dans la catégorie « pire remake ou suite », mais a finalement perdu face à « Swept Away » de Guy Ritchie. Pourtant, derrière cet accueil critique mitigé se cache une œuvre bien plus fine et émouvante qu’il n’y paraît, aujourd’hui redécouverte comme l’une des productions les plus sous-estimées d’Adam Sandler.

Un héritage capraesque malmené par les Razzies Le parcours d’Adam Sandler avec les Razzie Awards est notoire : en 2012, il avait raflé l’intégralité des trophées de la cérémonie pour « Jack and Jill », où il incarnait les deux rôles-titres. Sept ans plus tôt, « Mr Deeds » avait été épinglé comme un remake indigne du chef-d’œuvre de Capra, réalisateur six fois oscarisé. Pourtant, le film de Brill ne se contente pas de plagier son modèle : il transpose dans l’Amérique moderne le thème de l’homme ordinaire confronté à la corruption du pouvoir et de l’argent. Comme chez Capra, le héros, idéaliste et un peu naïf, finit par triompher des cyniques grâce à sa bonté naturelle. Cette filiation thématique place « Mr Deeds » dans la lignée des comédies sociales chères au cinéaste des années 1930, bien loin du simple divertissement auquel on a voulu le réduire.

Une performance nuancée de Sandler Contrairement à certains de ses rôles plus tapageurs, Adam Sandler livre ici une interprétation retenue et touchante. Loin des excès de « Billy Madison » ou de « Happy Gilmore », son personnage de Longfellow Deeds oscille entre naïveté attendrissante et sagesse populaire. Cette sobriété relative a sans doute dérouté une partie du public habitué aux pitreries du comédien, mais elle confère au film une sincérité rare. Aux côtés de Sandler, Winona Ryder incarne la journaliste prête à tout pour un scoop, avant de tomber sous le charme de ce millionnaire malgré lui. Leur alchimie contribue à faire de « Mr Deeds » un « regard attachant », selon les termes mêmes de la critique qui en a souligné la valeur méconnue.

Une satire sociale sous couvert de comédie Le scénario de « Mr Deeds » aborde, sous des dehors légers, des questions de classe et de richesse. Deeds, homme du peuple soudain propulsé dans les hautes sphères, doit apprendre à naviguer entre les manipulateurs et les vrais amis. Cette réflexion sur les divisions sociales traverse également d’autres films de Sandler de cette époque – « Big Daddy », « The Waterboy » – mais trouve dans « Mr Deeds » une résonance particulière grâce à son ancrage dans la tradition capraesque. Le film n’hésite pas à ridiculiser l’élite new-yorkaise et à célébrer les valeurs simples de la classe moyenne, sans jamais tomber dans le manichéisme.

Une redécouverte méritée Avec le recul, « Mr Deeds » apparaît comme une œuvre hybride, à la fois drôle et absurde, sentimentale et grinçante. Si la critique de l’époque l’a souvent relégué au rang de comédie sans prétention, le film a gagné au fil des ans une solide réputation de film de passage réconfortant. Les plateformes de streaming lui offrent une seconde vie, et de nombreux spectateurs redécouvrent aujourd’hui la finesse de cette fable moderne. Loin d’être un simple remake paresseux, « Mr Deeds » s’impose comme l’une des œuvres les plus abouties de la filmographie d’Adam Sandler, un jalon souvent oublié mais essentiel pour comprendre l’évolution du comédien vers des rôles plus subtils.