Un après-midi de printemps, un habitant de San Mateo (Californie) se voit remettre un questionnaire de voisinage sur la vitesse des véhicules dans sa rue. La voisine septuagénaire qui l'a distribué accepte de passer chez lui pour en discuter. Mais très vite, la conversation dévie. Elle ne dit pas ce qu'il attendait.

Elle égrène trois griefs : les jeunes voudraient sa mort pour que sa maison soit mise sur le marché et libère des logements ; ses impôts fonciers ne cessent d'augmenter ; les services municipaux — nettoyage des rues, curage des égouts, couverture des branchements — ont disparu.

Cette voisine habite une maison de 344 mètres carrés (3 700 pieds carrés) estimée à 2,2 millions de dollars par Zillow. Grâce à la proposition 13 — loi californienne de 1978 plafonnant les réévaluations foncières — elle est imposée sur une base de 740 000 dollars, un montant qui n'a quasiment pas bougé depuis l'administration Carter. « Ce qu'elle a dit est faux, dans chaque direction », écrit le voisin, qui relate la scène dans un billet publié en ligne.

Des craintes inversées de la réalité

Le riverain de quarante ans passés affirme ne connaître personne de moins de quarante ans qui souhaite la mort de cette dame. En revanche, il connaît « des dizaines de personnes qui voudraient pouvoir vivre à distance de marche de leurs parents vieillissants et qui n'en ont pas les moyens financiers ». La septuagénaire craint exactement l'inverse de ce qui se produit.

Quant à ses impôts, la proposition 13 les a limités à une hausse annuelle de 2 % maximum depuis qu'elle possède sa maison. « Tous ceux qui ont acheté à San Mateo depuis les années 1980 paient une part plus élevée de la valeur réelle de leur bien qu'elle. Elle est dans la tranche d'imposition privilégiée. Le système qu'elle critique est celui qui la protège. »

Des services en berne, mais pour une autre raison

Le déclin des services municipaux est bien réel, admet le témoin. Mais pas pour la raison qu'elle invoque. « Les villes ont réduit leurs services en grande partie parce que leur base d'impôt foncier est étranglée par la même loi de 1978 qui bloque l'évaluation de sa maison à 740 000 dollars. Le nettoyage des rues qui a disparu est la conséquence des recettes fiscales manquantes provenant de sa propre maison. Les services dont elle se souvient étaient financés par la structure fiscale que la proposition 13 a démantelée — un démantèlement qu'elle a passé des décennies à défendre. »

L'auteur ne juge pas sa voisine malhonnête : « Elle croit ces trois choses. Elles sont fausses dans des directions différentes, mais elles pointent toutes vers le même endroit. Chacune identifie les gens comme moi, le changement, l'avenir, comme la menace. Chacune absout le régime réglementaire et fiscal qu'elle défend depuis quarante ans de toute responsabilité dans ce qu'elle ressent. »

Un constat partagé, des solutions rejetées

« Mais elle n'a pas tort de dire que quelque chose ne va pas », admet-il. La rue est empruntée par des voitures roulant trop vite. Traverser pour aller au supermarché oblige à franchir des passages piétons longs sous la menace des véhicules. Le quartier est vide la journée. L'épicerie de quartier a fermé il y a plus de dix ans. Ses amis meurent. Les gens qui viendraient la voir habitent ailleurs, parce que ailleurs est ce qu'ils ont pu se payer.

Chacun de ces problèmes a une solution, énumère-t-il : rues apaisées, zonage plus dense pour qu'une épicerie survive, logements intermédiaires pour que les visiteurs potentiels puissent vivre à proximité, transports en commun fréquents, pistes cyclables sûres, réduction du nombre minimal de places de stationnement. « Chaque solution est à l'ordre du jour de la commission d'urbanisme. Chaque solution est combattue par des gens comme elle. Parfois par elle-même. »

La prison qu'ils se sont construite

Les propriétaires dans sa situation ont passé des décennies à s'opposer aux changements qui auraient rendu leur vieillesse plus facile. « Elle a hérité de la proposition 13 ; elle a passé quarante ans à la défendre. Une faible densité signifiait pas d'épicerie de quartier. Un zonage réservé aux maisons individuelles empêchait la génération suivante de rester. Des rues larges favorisaient les voitures rapides. Le stationnement gratuit empêchait les transports en commun de concurrencer. Chaque combat semblait raisonnable, isolément. Empilés, ils ont construit la cellule où elle se retrouve seule aujourd'hui. »

L'auteur conclut que sa voisine a reçu le mauvais récit pour expliquer sa vie qui se dégrade. « Les jeunes qu'elle craint veulent qu'elle prospère dans sa maison encore vingt ans. Ils voudraient aussi être autorisés à vivre à côté. » Ce face-à-face illustre le paradoxe de la coalition anti-densité californienne : en défendant leurs privilèges, ses membres se sont eux-mêmes isolés.