Quarante-et-un millions d'électeurs colombiens sont appelés aux urnes ce dimanche 31 mai pour le premier tour d'une élection présidentielle dont l'issue s'annonce des plus incertaines. Si le candidat de la gauche Iván Cepeda, adoubé par le président sortant Gustavo Petro, fait figure de favori dans les sondages, la montée en puissance de l'avocat multimillionnaire Abelardo de la Espriella, figure de l'extrême droite, redistribue les cartes politiques du pays.
Une campagne endeuillée par une vague de violences
Le scrutin se déroule dans un des contextes sécuritaires les plus tendus qu'ait connus la Colombie depuis une décennie. La campagne électorale a été marquée par plusieurs drames. L'an dernier, Miguel Uribe, un potentiel candidat à la présidentielle, avait été abattu de plusieurs coups de feu par un adolescent de 15 ans en plein discours à Bogota. Plus récemment, un attentat au mortier sur la voie panaméricaine, dans le département du Cauca, a causé la mort de 21 civils le 21 avril dernier. Dans les derniers jours de la campagne, une voiture de police a été visée par un engin explosif, faisant trois blessés, tandis que douze soldats ont été touchés lors d'une attaque contre une brigade militaire à Riohacha. Le même jour, Alfredo Guzman, un coordinateur de campagne de la candidate de droite Paloma Valencia, a été enlevé dans le département d'Arauca.
Selon un rapport de la Fondation pour la paix, les groupes armés compteraient désormais près de 27 000 membres, actifs dans plus de 500 municipalités. Les trafics de cocaïne, d'or ainsi que les extorsions et les enlèvements connaissent une forte progression.
Un duel gauche-extrême droite aux visions opposées
Le premier tour de ce dimanche devrait opposer deux visions politiques radicalement différentes. Iván Cepeda, héritier politique de Gustavo Petro, premier président de gauche de l'histoire du pays, mise sur la poursuite des politiques de lutte contre les inégalités et la pauvreté. Son camp estime qu'une réduction des fractures sociales permettra, à terme, de tarir la violence qui affecte le pays. À l'inverse, Abelardo de la Espriella incarne une ligne dure en matière de sécurité. Il promet de mettre fin aux négociations avec les groupes armés et de réprimer sévèrement la criminalité, en rupture totale avec la politique de « paix totale » prônée par l'administration sortante.
« Abelardo de la Espriella rejette la politique actuelle en agitant le chiffon rouge d’une arrivée du castro-chavisme en cas d’élection d’Ivan Cepeda », a analysé Frédéric Massé, codirecteur du réseau d'observation du crime organisé Red CORAL, cité par des médias. « La droite radicale veut arrêter totalement les négociations avec tous les groupes armés illégaux et les organisations criminelles, a-t-il précisé. On met en place une politique dure vis-à-vis de la délinquance, à l’image de ce qui a été fait au Salvador. Au niveau économique, on opère une réduction drastique du fonctionnement de l’État, comme cela a été fait par Javier Milei en Argentine. »
La droite traditionnelle distancée
Distancée dans les intentions de vote par les deux hommes, la candidate de droite Paloma Valencia, sénatrice issue du parti de l'ancien président Alvaro Uribe, tente de s'imposer comme une troisième voie en défendant elle aussi une ligne sécuritaire ferme. Sa campagne a toutefois été fragilisée par l'enlèvement de l'un de ses coordinateurs.
Les habitants du Cauca en première ligne
Dans le département du Cauca, région montagneuse du sud-ouest du pays particulièrement touchée par la violence, les communautés autochtones, notamment le peuple Nasa, subissent les assauts répétés des groupes armés. En mars 2024, des guérilleros ont débarqué en plein jour dans la ville de Toribío, illustrant la porosité du territoire face aux groupes illégaux. La population locale, souvent livrée à elle-même, tente de résister par des mécanismes d'auto-défense et des mobilisations, dans un climat de peur et d'impuissance.
Un futur président face à un défi sécuritaire immense
Quel que soit le vainqueur au terme du scrutin — un second tour sera très probablement nécessaire —, le prochain chef de l'État devra faire face à une situation sécuritaire extrêmement dégradée. Les affrontements entre factions dissidentes des ex-FARC, qui ont fait 48 morts en une seule semaine dans le centre du pays, rappellent l'urgence d'une stratégie efficace. Le vainqueur héritera d'un pays où la lutte contre le crime organisé, la pauvreté et l'impunité s'annonce comme le principal chantier de son mandat.