Un petit boîtier hi-tech embarqué à bord d'un vol SpaceX la semaine dernière pourrait marquer un tournant dans la fabrication de médicaments. Conçu par la start-up britannique BioOrbit, l'appareil nommé Box-E, de la taille d'un four à micro-ondes, a décollé le 15 mai depuis le centre spatial Kennedy, en Floride, à destination de la Station spatiale internationale (ISS). Sa mission : y faire croître des cristaux de protéines d'une pureté inégalée, ouvrant la voie à des formulations anticancéreuses que les patients pourraient s'administrer eux-mêmes.
Le principe repose sur la microgravité. En orbite, l'absence de pesanteur empêche les phénomènes de sédimentation et de convection qui perturbent la cristallisation sur Terre. Les molécules protéiques s'assemblent alors en structures extrêmement régulières et stables. Ces cristaux « parfaits » permettent de concevoir des médicaments bien plus concentrés, et donc injectables en petit volume sous la peau, là où les immunothérapies actuelles doivent être perfusées par voie intraveineuse pendant plusieurs heures à l'hôpital.
Un séjour de six semaines dans l'espace
Le Box-E restera arrimé à l'ISS environ six semaines. Pendant cette période, les échantillons biologiques envoyés depuis Londres seront soumis à des conditions de cristallisation optimisées par les ingénieurs de BioOrbit. Une fois revenus sur Terre, ces cristaux pourront être transformés en médicaments stables, conservables dans un réfrigérateur classique et présentant une durée de conservation allongée. Pour les malades, cela signifierait la possibilité de réaliser eux-mêmes leurs injections à domicile ou sur leur lieu de travail, sans les contraintes logistiques et psychologiques des séjours hospitaliers.
La cofondatrice et directrice générale de BioOrbit, Katie King, docteure en nanomédecine, supervise ce projet depuis les laboratoires londoniens de la start-up. Selon elle, la technologie pourrait à terme changer la vie de millions de patients atteints de cancer, en leur offrant une autonomie thérapeutique accrue. Les immunothérapies, qui stimulent le système immunitaire pour combattre les tumeurs, sont aujourd'hui très efficaces mais leur administration lourde freine leur diffusion.
Une ambition industrielle naissante
BioOrbit s'inscrit dans un mouvement plus large d'industrialisation de l'orbite basse. Plusieurs entreprises, principalement américaines et japonaises, explorent les potentialités pharmaceutiques de la microgravité. Mais la start-up britannique revendique une approche unique avec son Box-E, conçu pour être totalement autonome et ne nécessiter qu'une intervention minimale des astronautes.
L'initiative bénéficie de l'appui de l'Agence spatiale européenne et de partenariats avec des centres de recherche oncologique. Aucun calendrier précis n'a été annoncé pour la mise sur le marché des premiers médicaments issus de cette méthode, mais les premiers essais de formulation pourraient intervenir dans les années suivant le retour des cristaux.
Les autorités sanitaires, de leur côté, suivent de près ces développements. La fabrication de principes actifs dans l'espace pose des questions réglementaires inédites, notamment en matière de traçabilité et de contrôle qualité. BioOrbit assure que chaque étape du processus est documentée et conforme aux exigences des agences du médicament.
Au-delà du cancer, la technique pourrait s'appliquer à d'autres pathologies nécessitant des protéines thérapeutiques de haute pureté, comme certaines maladies auto-immunes ou neurodégénératives. La start-up prévoit déjà d'étendre sa capacité de production spatiale avec des vols ultérieurs.
Un secteur en pleine ébullition
Le lancement de Box-E intervient dans un contexte d'intérêt croissant pour les activités manufacturières en orbite. Si la conquête spatiale a longtemps été dominée par les télécommunications et l'observation terrestre, la pharmacie spatiale apparaît comme un débouché prometteur. La microgravité permet en effet d'obtenir des structures cristallines impossibles à reproduire dans les laboratoires terrestres, ce qui intéresse aussi bien l'industrie pharmaceutique que la recherche fondamentale.
Les investisseurs commencent à prendre la mesure de ces opportunités. BioOrbit a déjà levé plusieurs millions de livres sterling auprès de fonds spécialisés dans les technologies profondes et l'innovation spatiale. La start-up emploie une trentaine de personnes à Londres et prévoit de recruter des spécialistes en génie des procédés et en pharmacologie.
Le retour du Box-E sur Terre est attendu pour juillet. Les premiers résultats de la campagne de cristallisation seront analysés dans les semaines suivant son atterrissage. Si la preuve de concept est validée, ce premier vol pourrait ouvrir la voie à une production régulière de molécules complexes dans l'espace, transformant durablement la chaîne de valeur du médicament.