Ce devait être un temps de recueillement, de partage et de sacrifice. Mais pour les Palestiniens de Gaza, l’Aïd al-Adha, qui a débuté le 27 mai 2026, s’est transformé en un moment de deuil et de privation. Alors que les frappes israéliennes se poursuivent, la fête traditionnelle est devenue un luxe inaccessible pour des centaines de milliers de déplacés, entassés dans des tentes, sans électricité ni accès aux biens de première nécessité.

Un « Aïd des martyrs »

« L’Aïd n’entre pas dans les tentes », résume Hajja Shama al-Zorbatli, une veuve de 70 ans installée dans un abri de fortune bordé d’un simple tissu. Ancienne habitante du quartier de Shujayea, à Gaza-Ville, elle a perdu son mari et sa maison. Privée d’électricité, de téléphone et d’internet, elle ignore même le jour de la fête. « Je n’ai rien d’autre qu’une robe de rechange. Je lave celle-ci, puis je porte l’autre », confie-t-elle, décrivant un Aïd « de la perte et du chagrin ».

Pour Walaa Baroud, l’Aïd 2026 commence dans une tente de condoléances. Son frère, Baha Baroud, a été tué « il y a quelques jours » dans une frappe israélienne, durant une période officielle de trêve. Walaa conserve une photo de famille sur laquelle figurent 22 visages. Treize d’entre eux ont été tués par des frappes successives, qui ont emporté plus de 80 membres de sa famille élargie. « La guerre n’a pas cessé de dévorer nos proches, et nous ne nous attendions jamais à ouvrir une tente de deuil pendant une trêve », témoigne-t-il.

L’effondrement des traditions de l’Aïd

L’Aïd al-Adha est marqué par le sacrifice d’un mouton, dont la viande est partagée entre la famille et les plus démunis. Cette année, cette tradition s’est presque éteinte. Karam Khaled, coordinateur des projets d’animaux sacrificiels de la fondation caritative Ru’ya, indique que « la saison du sacrifice à Gaza est cette année complètement à l’arrêt », sans pouvoir préciser de chiffres. Les familles, autrefois donatrices, sont devenues bénéficiaires de l’aide humanitaire.

Mohammed Obeid, un autre habitant de Shujayea amputé des deux jambes et dont l’épouse a péri dans la guerre, illustre ce renversement : « Avant, j’égorgeais des animaux sacrificiels et je distribuais la viande aux voisins. Aujourd’hui, ce sont les gens qui me font la charité. » Lui aussi a perdu sa maison de quatre étages et vit désormais seul dans une tente, passant son temps à réciter le Coran. « L’Aïd aujourd’hui est comme n’importe quel autre jour ; rien n’est différent », ajoute-t-il.

Un bilan humain terrible

Selon le ministère de la Santé de Gaza, près de 73 000 personnes ont été tuées depuis le début du conflit ouvert. Les frappes se poursuivent, y compris pendant la période de l’Aïd. Le 27 mai, des centaines de fidèles se sont rassemblés sur une rue dévastée de Khan Younès pour la prière de l’Aïd, mais l’atmosphère était lourde. Les images montrent des enfants tenant des ballons ou des bonbons, mais aussi l’ombre d’un garçon projetée sur les ruines d’un immeuble détruit. La fête, autrefois joyeuse, se déroule sous le signe de la destruction et du deuil.

Un avenir incertain

Les témoignages recueillis auprès des déplacés révèlent un sentiment d’abandon et de résignation. Hajja al-Zorbatli, qui rêvait d’accomplir le Hajj, regarde des images de pèlerins à La Mecque avec des larmes : « Je ne suis jamais entrée dans la Maison de Dieu. Mon souhait était de faire le Hajj. Mais quel genre de Hajj est-ce quand je ne peux même pas trouver à manger ? »

La situation humanitaire ne cesse de se dégrader. Les marchés sont vides, les prix des denrées alimentaires ont flambé en raison du blocus, et les familles ne peuvent plus acheter de vêtements neufs ni de douceurs. Les ONG locales et internationales peinent à acheminer l’aide, tandis que les infrastructures de santé et d’électricité sont largement détruites.

Un conflit qui n’en finit pas

Malgré les appels à la cessation des hostilités, les frappes israéliennes n’ont pas cessé. Le gouvernement israélien affirme cibler des positions militaires du Hamas, mais les bombardements touchent régulièrement des zones civiles. Le bilan, selon les autorités sanitaires locales, continue de s’alourdir. L’Aïd al-Adha 2026 restera comme le symbole d’une population prise au piège entre la guerre, la faim et l’oubli.