Un revirement de discours

Dario Amodei, le directeur général d’Anthropic, a longtemps été l’un des avertissements les plus sombres de la Silicon Valley sur l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi. L’an dernier, il affirmait publiquement et à plusieurs reprises que l’IA pourrait éliminer la moitié des postes de cols blancs débutants en quelques années. Cette prédiction, rare dans un secteur souvent optimiste, faisait de lui une voix à contre-courant.

Mais lors d’une récente présentation à New York, en présence de Jamie Dimon, PDG de JPMorgan Chase, Amodei a adopté une tout autre grille de lecture : le paradoxe de Jevons. Cette théorie économique du XIXe siècle, formulée par William Stanley Jevons, postule que l’augmentation de l’efficacité d’une ressource entraîne une hausse de sa consommation totale, non une baisse. Appliquée à l’IA, l’idée est simple : si un outil rend un travailleur dix fois plus productif, le coût des services baisse, la demande explose et, au final, le nombre d’emplois augmente.

« Si vous automatisez 90 % d’un poste, tout le monde fait les 10 % restants, et ces 10 % s’étendent pour devenir 100 % de ce que font les gens, multipliant par dix leur productivité », a expliqué Amodei, reprenant des arguments récents d’économistes comme Alex Imas et Torsten Slok. Il a même évoqué la loi d’Amdahl, un principe d’informatique selon lequel la vitesse d’un système est limitée par son composant le plus lent – ici, l’humain deviendrait le goulot d’étranglement, ce qui maintiendrait la demande de travail.

Un optimisme tempéré

Cependant, Amodei n’a pas hésité à nuancer son propre raisonnement. « L’IA progresse plus vite que toutes les technologies précédentes », a-t-il prévenu. « Quand on sollicite un système plus que d’habitude, il peut y avoir des comportements étranges et des perturbations majeures. »

Cette mise en garde est cruciale. Le mécanisme du paradoxe de Jevons repose sur le temps : il faut que les marchés s’adaptent, que les travailleurs se reconvertissent et que les employeurs élargissent leur activité. L’exemple classique du distributeur automatique de billets montre que les guichetiers n’ont pas disparu du jour au lendemain, mais leur nombre a nettement baissé sur vingt ans. L’IA, elle, avance à un rythme bien plus soutenu, ce qui pourrait rendre la transition insoutenable pour les travailleurs pris dans la tourmente.

Jamie Dimon, à ses côtés, a défendu une vision plus optimiste de la « société capitaliste », capable selon lui de recréer des emplois et d’améliorer la vie, à l’instar de l’agriculture, de l’électricité ou d’Internet. « Ce n’est pas toujours le cas quand une ville perd une usine, mais dans l’ensemble, c’est mieux », a-t-il déclaré.

La question non résolue de la répartition

Même les partisans du paradoxe de Jevons reconnaissent que ses effets bénéfiques ne sont pas automatiques et que la répartition des gains reste un défi. Amodei lui-même semble osciller entre deux visions : celle d’une IA qui, à terme, élargit le gâteau, et celle d’une technologie si rapide qu’elle provoque des « comportements étranges » et des disruptions avant que l’équilibre ne se rétablisse. Ce faisant, le PDG d’Anthropic ne renie pas complètement ses avertissements antérieurs, mais il les inscrit désormais dans un cadre plus nuancé, où la vitesse du changement devient le facteur central du risque.