Un nouvel acteur dans la course à l’orbite basse
La bataille pour l’internet par satellite s’intensifie. Depuis une dizaine d’années, les constellations de satellites en orbite basse (LEO, entre 160 et 1 000 km d’altitude) promettent une connectivité rapide et une latence réduite. Sur ce marché en pleine expansion – la croissance annuelle est estimée à 12 % d’ici 2029, avec une part dédiée au LEO de 28 % – les géants américains SpaceX (Starlink) et Amazon (Project Kuiper) se sont imposés comme les leaders. Mais l’Europe tente aujourd’hui de réagir, en s’appuyant sur ses champions industriels.
Le contrat historique d’ArianeGroup avec Amazon
Dans les hangars d’ArianeGroup à Brême, près de Hambourg, l’effervescence est palpable. La partie supérieure d’une fusée Ariane 64 y est assemblée avec une précision chirurgicale. C’est pour le compte du client américain Amazon LEO, dont les équipes supervisent les opérations. Le 27 avril dernier, 32 satellites de la constellation de l’entreprise américaine ont été mis en orbite avec succès par une fusée Ariane 64. Ce lancement s’inscrit dans le cadre d’un accord qualifié de « plus gros contrat en termes de lancements » par Martijn Rogier van Delden, responsable du développement commercial Europe d’Amazon. Malgré ce joli succès, le géant du commerce en ligne continue de recourir aux fusées de SpaceX et de Blue Origin, les entreprises respectives d’Elon Musk et Jeff Bezos.
La stratégie d’Amazon dans l’internet spatial
Amazon prévoit de déployer une constellation de 3 200 satellites LEO, dont seulement 200 ont été lancés à ce jour. L’objectif est de concurrencer directement Starlink, le réseau déjà opérationnel de SpaceX qui domine le marché. La rivalité est particulièrement vive sur le segment de l’accès à internet depuis les zones reculées ou les transports (avions, trains). Le potentiel est jugé immense, avec un marché mondial de la connectivité évalué à plusieurs milliards d’euros.
L’Europe contre-attaque via Eutelsat et OneWeb
Face à cette offensive américaine, l’Europe tente de construire une riposte crédible. La pièce maîtresse est l’opérateur franco-britannique Eutelsat, qui a fusionné en 2023 avec la constellation britannique OneWeb. Eutelsat dispose aujourd’hui de plusieurs centaines de satellites en orbite basse, et ambitionne de fournir des services concurrents à ceux de Starlink, notamment pour les clients institutionnels et gouvernementaux. Le groupe français a récemment obtenu le soutien affiché de la France et de l’Union européenne, qui y voient un outil de souveraineté numérique. Toutefois, le chemin est long : OneWeb ne dispose encore que d’une flotte bien moins nombreuse que les plusieurs milliers de satellites de Starlink, et sa montée en puissance nécessite des investissements massifs.
Des enjeux de souveraineté et de compétitivité
Au-delà des aspects commerciaux, c’est une question de souveraineté qui se joue. La dépendance de l’Europe vis-à-vis des solutions américaines pour l’accès à internet est perçue comme un risque stratégique, surtout en période de tensions géopolitiques. Le recours aux lanceurs européens (Ariane 6) pour mettre en orbite les satellites européens et même ceux de clients américains témoigne de la volonté de maintenir une capacité de lancement autonome. Cependant, les clients commerciaux européens préfèrent souvent utiliser les services de SpaceX, jugés plus compétitifs, ce qui freine l’essor de l’industrie spatiale européenne.
Le pari de l’innovation et de la coopération
Pour s’imposer, l’Europe mise sur la complémentarité entre ses acteurs. La coopération entre ArianeGroup (pour les lancements), Eutelsat (pour l’exploitation des satellites) et les gouvernements européens (pour le financement et la commande publique) est jugée indispensable. Le contrat avec Amazon, bien que symbolique, montre que l’Europe peut attirer des clients majeurs. Mais pour véritablement concurrencer Starlink et Blue Origin, il faudra accélérer les cadences de production et réduire les coûts. La course ne fait que commencer, et l’Europe avance prudemment sur un terrain où ses rivaux américains possèdent déjà une longueur d’avance.