« Je les ai entendus dire le mot en N. C’était une bande d’hommes : une foule lynchante qui les a pourchassés dans le parc. »
Ces mots, Roly Gregoire les a retenus pendant 46 ans. Aujourd'hui âgé de 67 ans, le premier joueur noir à avoir porté le maillot de Sunderland raconte pour la première fois l'enfer qu'il a vécu après ses débuts en équipe première, le 2 janvier 1978. Dans un entretien poignant avec BBC Look North, il explique pourquoi il a changé de nom, quitté le football et gardé le silence jusqu'à présent. « Parfois, je souhaiterais n'avoir jamais joué au football, pour être honnête, parce qu'une partie de la douleur, je la ressens encore », confie-t-il.
Un rêve brisé en une soirée
Recruté pour 5 000 livres sterling le soir de la Bonfire Night (5 novembre) 1977 depuis Halifax Town, alors en quatrième division, Roland « Roly » Gregoire était un attaquant vif et direct. Il avait impressionné les recruteurs du club en inscrivant un triplé contre l'équipe réserve de Sunderland plus tôt dans la saison. Ses débuts en championnat de deuxième division contre Hull City, au Roker Park, sont un succès sportif : il délivre une passe décisive pour Gary Rowell lors d'une victoire 2-0. Mais la fête tourne court.
Juste après le match, alors qu'il boit un verre avec des supporteurs, l'un d'eux lui demande si ses frères étaient présents. « Ils sont rapides ! » lance l'homme. Puis une autre personne l'interrompt. Plus tard dans la soirée, son frère lui apprend qu'en venant le chercher, lui et ses autres frères ont été pris à partie par un groupe d'hommes qui les a insultés avec le terme raciste et lancé une demi-brique sur eux. « C'était un groupe d'hommes – une foule lynchante – qui les a pourchassés dans le parc près du stade. Ils n'étaient que des adolescents. Ils avaient tellement peur – mais ils ont réussi à s'échapper. C'était odieux », se souvient Gregoire.
« Seaburn avait tant compté pour nous »
Originaire de Bradford, élevé à Toxteth (Liverpool) et issu de la génération Windrush (ses parents sont originaires de la Dominique), Gregoire avait trouvé un logement à Seaburn, une station balnéaire de Sunderland où il venait enfant lors de sorties dominicales de l'école du dimanche. Ce lieu chargé de souvenirs heureux devient, ce soir-là, le théâtre d'une rupture familiale. « À partir de ce jour, ma mère, jusqu'à sa mort, n'a plus jamais parlé de Sunderland. Plus jamais. »
Un contexte de ségrégation rampante
En 1978, le football anglais reste majoritairement blanc. Selon les données du recensement, à peine 1 % de la population de Sunderland (alors ville ouvrière de 300 000 habitants) était d'origine afro-caribéenne en 1981. Un cinquième des 92 clubs de la Ligue anglaise n'avaient encore jamais aligné un joueur noir. Cette année-là, Viv Anderson (Nottingham Forest) devient le premier Noir à obtenir une sélection en équipe d'Angleterre.
« Je ne connaissais qu'un autre Noir à Sunderland, un étudiant du polytechnique », se rappelle Gregoire. Wayne Entwistle, un attaquant blanc, avait signé le même jour que lui pour 30 000 livres – une différence de traitement salariale qui en dit long sur l'époque.
Une carrière écourtée, un silence de 46 ans
Les insultes et les agressions ne s'arrêtent pas à cette première nuit. Elles se répètent, dans les vestiaires, sur le terrain, dans la rue. Une blessure met fin à sa carrière deux ans seulement après ses débuts. Mais le traumatisme est plus profond : il ne supporte plus de regarder un match de football pendant des années. Il déménage, change de nom, et se coupe du monde du ballon rond. Les rumeurs locales disaient qu'il était devenu chauffeur de bus, laitier ou même disc-jockey. La réalité était celle d'un homme brisé par la violence raciste et par l'absence de réaction de son club et de la société.
« Je ne pensais pas que quelqu'un m'écouterait »
« J'ai attendu 46 ans pour briser mon silence, parce que je ne pensais pas que quelqu'un m'écouterait. Je pensais emporter ces histoires avec moi », confie-t-il aujourd'hui. Ce n'est qu'avec la distance et, peut-être, l'évolution des mentalités qu'il a accepté de parler. Le club de Sunderland, contacté dans le cadre de l'enquête, a fait savoir qu'il condamnait fermement tout racisme et qu'il travaillait à rendre le football accessible à tous.
Un témoignage qui résonne encore
Le récit de Gregoire s'inscrit dans une série de témoignages récents sur le racisme dans le football britannique des années 1970-1980, une époque où les joueurs noirs étaient souvent livrés à eux-mêmes. Contrairement à des figures comme Cyrille Regis ou Laurie Cunningham, qui ont parlé publiquement de leurs expériences, Gregoire avait choisi le silence. Aujourd'hui, il brise ce mur pour que les supporters comprennent « d'où je viens ». Ses mots, quarante-six ans après, portent encore la douleur d'un adolescent noir jeté dans l'arène sans filet.