Les chiffres affichés par les trois grandes économies d’Asie du Nord-Est peuvent paraître éclatants : en 2025, la croissance du PIB de Taïwan a atteint 4,5 %, celle de la Corée du Sud 2,6 %, et la Bourse de Tokyo a enregistré des records. Pourtant, derrière cette façade portée par l’essor de l’intelligence artificielle (IA), ces pays souffrent d’une « pourriture industrielle » qui gangrène leur secteur manufacturier traditionnel, selon une analyse récente.
Un ralentissement structurel du secteur manufacturier
Les indices des directeurs d’achat (PMI) manufacturiers – un indicateur clé de la santé de l’industrie – se situent en territoire de contraction depuis respectivement sept mois au Japon, treize mois en Corée du Sud et quinze mois à Taïwan. Cette tendance baissière traduit une demande atone, des carnets de commandes en berne et des perspectives moroses pour les usines de la région.
En Corée du Sud, la production manufacturière a même baissé en volume en 2025. Au Japon, sur les douze derniers mois, la production des secteurs traditionnels – hors technologies de pointe – a reculé de 2,5 %. À Taïwan, les fermetures d’usines se multiplient, en particulier dans le textile, la pétrochimie et les biens intermédiaires. De nombreuses entreprises familiales et sous-traitants de rang 2 ou 3 sont contraints de mettre la clé sous la porte.
Des marges laminées par la concurrence chinoise et la surcapacité
Le principal facteur de cette dégradation est identifié : la concurrence chinoise. Pékin a massivement subventionné ses propres industries de base – acier, chimie, verre, textile –, entraînant une chute des prix mondiaux. Les entreprises nippones, sud-coréennes et taïwanaises, jadis leaders dans ces secteurs, voient leurs marges fondre. En Corée du Sud, les bénéfices des grands conglomérats (chaebols) hors secteur des semi-conducteurs ont plongé de 18 % en moyenne sur un an.
Ce phénomène est aggravé par la surcapacité mondiale dans l’acier et la chimie. L’offre excédentaire venue de Chine inonde les marchés, rendant impossible pour les producteurs historiques de maintenir des prix rémunérateurs. Les groupes japonais et sud-coréens réduisent leurs capacités ou se retirent purement et simplement de certains segments.
L’IA masque une réalité plus sombre
Les performances boursières et macroéconomiques brillantes masquent cette fragilité. La flambée des valeurs liées à l’IA et aux semi-conducteurs – en particulier le taïwanais TSMC et le sud-coréen Samsung – tire les indices vers le haut, donnant l’illusion d’une santé économique générale. De fait, les exportations de puces électroniques restent vigoureuses et dopent la croissance.
Mais cette embellie est très concentrée : une poignée de très grandes entreprises high-tech captent l’essentiel des gains, tandis que le tissu industriel traditionnel – qui emploie des centaines de milliers de personnes – s’étiole. Sans l’IA, la croissance de Taïwan aurait été nettement inférieure, et la situation japonaise serait qualifiée de « stagnation » et non de « reprise ».
Des implications sociales et politiques lourdes
Cette dégradation a des conséquences sociales tangibles. Au Japon et en Corée du Sud, les petites et moyennes entreprises (PME) manufacturières peinent à recruter et à investir. Les faillites augmentent, surtout dans les secteurs les plus exposés. Le chômage reste officiellement bas, mais l’emploi précaire et à temps partiel progresse. La pression sur les salaires dans l’industrie traditionnelle entrave la consommation intérieure.
Politiquement, les gouvernements des trois pays tentent d’atténuer le choc. Le Japon a mis en place des aides à la reconversion industrielle. La Corée du Sud a renforcé ses mesures de protection pour certaines filières stratégiques. Taïwan encourage la montée en gamme de ses fabricants traditionnels vers des niches technologiques. Mais ces mesures sont jugées insuffisantes face à l’ampleur du défi.
Un avenir incertain pour le modèle exportateur traditionnel
L’analyse souligne que le modèle de développement fondé sur l’exportation manufacturière, qui a fait la prospérité de ces trois économies pendant des décennies, est gravement ébranlé. La concurrence chinoise, couplée à la montée du protectionnisme et à la fragmentation des chaînes d’approvisionnement, remet en cause les équilibres établis.
Si les géants de la tech devraient continuer à prospérer, le sort des industries lourdes et intermédiaires paraît scellé à moyen terme. Sans une transformation profonde de leur base industrielle, le Japon, la Corée du Sud et Taïwan risquent de voir leur tissu productif se réduire à quelques fleurons high-tech, avec toutes les fragilités que cela implique en termes de résilience, d’emploi et de souveraineté économique.
Le défi est désormais de réussir une transition sans précédent : passer d’un capitalisme industriel fondé sur le volume et le prix à un modèle davantage axé sur l’innovation, la valeur ajoutée et la soutenabilité. Mais le temps presse, car la pourriture industrielle gagne du terrain.