Jeanne Favret-Saada revient sur le devant de la scène avec un ouvrage qui rouvre un dossier aussi célèbre que controversé. Dans « L’Impossible famille Rivière », l’anthropologue française s’attaque au crime de Pierre Rivière, ce jeune paysan normand qui, en 1835, assassina sa mère, sa sœur et son frère avant de rédiger un long mémoire pour expliquer son geste. Redécouverte et publiée par Michel Foucault en 1973, cette affaire avait été interprétée comme un cas de folie par la psychiatrie de l’époque. Mais Favret-Saada conteste fermement cette lecture.

Une relecture politique du crime

Pour elle, l’acte de Pierre Rivière n’est pas un simple délire psychotique. Elle y voit au contraire une expression violente des rapports de domination au sein de la société paysanne du XIXe siècle. « Ce crime dit tout de la société paysanne de l’époque et du rôle imposé aux femmes », explique-t-elle. L’anthropologue dénonce la manière dont Foucault, en se focalisant sur le texte du meurtrier, a occulté les dimensions familiales et politiques de l’affaire. « Foucault a fait du texte un objet littéraire, mais il a évacué tout ce qui concerne la place des femmes dans les campagnes », ajoute-t-elle. Cette relecture s’inscrit dans une démarche qui, depuis ses débuts, privilégie l’étude des vies singulières plutôt que les grands systèmes théoriques.

Une méthode d’enquête hors norme

Jeanne Favret-Saada n’est pas une anthropologue comme les autres. Dans les années 1970, elle s’immerge dans le bocage mayennais pour étudier la sorcellerie. Refusant la posture de l’observateur neutre, elle choisit de « faire avec » les sorciers et leurs clients : elle se fait ensorceler volontairement pour comprendre de l’intérieur les mécanismes de la croyance. Cette expérience aboutit à son livre majeur, « Les Mots, la mort, les sorts », où elle montre que la sorcellerie est un langage et une pratique sociale, non une superstition irrationnelle. Son approche, qui mêle implication personnelle et rigueur scientifique, a marqué les sciences sociales françaises.

Un parcours marqué par l’engagement

Née en Tunisie dans une famille juive, Jeanne Favret-Saada a grandi au sein du système colonial. Dès les années 1960, elle s’engage contre la guerre d’Algérie et milite pour la cause palestinienne. Ses positions lui valent parfois l’hostilité du milieu académique, mais elle n’a jamais renoncé à une anthropologie politiquement consciente. « Ce sont les vies singulières qui m’intéressent », répète-t-elle, une phrase qui résume toute sa carrière. Dans « L’Impossible famille Rivière », elle applique cette méthode à un cas historique, reconstituant les relations de pouvoir, les silences et les violences au sein d’une famille paysanne.

Un livre qui bouscule les idées reçues

L’ouvrage, publié récemment, ne se contente pas de critiquer Foucault. Il propose une analyse minutieuse des documents judiciaires et des témoignages, mettant en lumière le poids de l’autorité paternelle et la condition féminine dans les campagnes françaises du XIXe siècle. L’anthropologue montre comment la mère de Pierre Rivière, loin d’être une victime passive, était perçue comme une menace pour l’ordre patriarcal. Le matricide devient alors le symptôme d’une crise profonde de la société rurale. Ce travail de réinterprétation s’inscrit dans la continuité de ses recherches sur la sorcellerie, où elle avait déjà démontré que les accusations de sorcellerie étaient souvent un révélateur des tensions sociales.

Une anthropologie du proche

Aujourd’hui installée à Marseille, Jeanne Favret-Saada continue de travailler sur des objets que l’anthropologie classique délaisse. Elle a également enseigné à l’université, mais c’est sur le terrain qu’elle a forgé sa réputation. Son refus des étiquettes et son goût pour les marges en font une figure à part dans les sciences sociales françaises. Avec « L’Impossible famille Rivière », elle livre une œuvre qui est à la fois une enquête historique, une réflexion sur la méthode anthropologique et un plaidoyer pour une science sociale attentive aux vécus singuliers.

Un appel à repenser le rapport au terrain

À ses yeux, le chercheur ne doit pas se contenter d’analyser à distance. Il doit accepter de se laisser affecter par son objet d’étude, quitte à en être transformé. Cette posture, qu’elle a défendue dans ses travaux antérieurs, trouve une illustration éclatante dans sa relecture de l’affaire Rivière. En donnant la parole aux acteurs oubliés de l’histoire – les femmes, les paysans – elle restitue la complexité d’un crime trop souvent réduit à la folie. Un livre qui, au-delà de l’anecdote, interroge notre manière de faire de l’histoire et de l’anthropologie.