La correspondante de l’émission « 60 Minutes » Sharyn Alfonsi n’a pas obtenu le renouvellement de son contrat avec CBS News, a-t-elle indiqué dans un entretien. Son accord a expiré samedi dernier, et les sollicitations de son agent auprès de la direction ces dernières semaines sont restées sans réponse.

« Cela envoie un message glaçant à l’ensemble de la rédaction », a déclaré Mme Alfonsi. « Je pense qu’il s’agit d’un choix délibéré visant à pénaliser un journaliste pour avoir refusé de blanchir un reportage précis. »

Mme Alfonsi reste employée de CBS, mais sans contrat en vigueur. Elle a indiqué n’avoir aucune perspective de retour dans « 60 Minutes ». « Je ne démissionne pas », a-t-elle ajouté. « S’ils veulent se débarrasser de moi parce que j’ai fait mon travail, ils devront me licencier. » Interrogée, la direction de CBS News n’a pas souhaité commenter ces propos ni l’avenir de la journaliste au sein du groupe.

Le reportage à l’origine de la controverse

Mme Alfonsi est au cœur d’une vive polémique depuis décembre dernier. À l’époque, Bari Weiss, rédactrice en chef de CBS News nommée par le nouveau propriétaire David Ellison, avait retiré de la programmation un reportage de 13 minutes réalisé par la journaliste. Ce segment décrivait les conditions de détention très dures subies par des hommes vénézuéliens expulsés par l’administration Trump dans une prison salvadorienne.

Mme Alfonsi avait alors qualifié cette décision de « politique » dans un courriel adressé à ses collègues. Mme Weiss avait rejeté cette accusation, estimant que le reportage « n’était pas prêt » et avait suggéré plusieurs modifications de dernière minute, notamment la recherche d’un entretien avec Stephen Miller, principal artisan de la politique d’immigration du président Trump.

Le reportage a finalement été diffusé dans son intégralité un mois plus tard, avec des commentaires supplémentaires de l’administration Trump. Mme Alfonsi a continué à apparaître dans « 60 Minutes » jusqu’à la fin de la saison, le 17 mai.

Des tensions autour de l’indépendance rédactionnelle

Mme Alfonsi est la deuxième correspondante de « 60 Minutes » à quitter l’émission depuis l’arrivée de Mme Weiss. Anderson Cooper avait annoncé en février son départ après vingt ans de collaboration. Lors de sa dernière apparition ce mois-ci, M. Cooper avait déclaré espérer « que “60 Minutes” reste “60 Minutes” », ajoutant que « l’indépendance de “60 Minutes” a été cruciale. La confiance qu’elle entretient avec ses téléspectateurs est essentielle au succès de “60 Minutes”. » Ces propos ont été perçus comme une critique implicite de la direction.

Mme Alfonsi a exprimé son inquiétude pour l’avenir de l’émission. « Depuis soixante ans, c’est la même formule : dire la vérité, tenir le pouvoir responsable, ne pas ciller », a-t-elle affirmé. « On ne sait pas à quoi ressemblera la saison prochaine. Il y a le sentiment que le mur qui séparait l’indépendance éditoriale des intérêts de l’entreprise est tombé. Le risque est que nous aboutissions à un magazine qui ressemble à “60 Minutes” mais n’ait ni le courage ni la trempe pour produire le journalisme qui compte vraiment. »

Des projets de refonte pour « 60 Minutes »

De son côté, Bari Weiss prépare une profonde restructuration de « 60 Minutes ». Selon des personnes proches de sa réflexion, elle envisage d’engager de nouveaux journalistes contributeurs, d’ajouter des segments numériques plus courts et de développer des événements en direct thématiques sur le modèle du New Yorker Festival, où les téléspectateurs pourraient rencontrer des grands reporters comme Lesley Stahl.

L’avenir de Tanya Simon, productrice exécutive de l’émission, reste incertain. Mme Weiss envisagerait de recruter un journaliste extérieur pour superviser ou seconder Mme Simon.

Ces changements interviendraient alors que « 60 Minutes » reste le magazine d’information télévisé le mieux noté du pays, avec une audience en hausse de 9 % sur un an. L’autre initiative majeure de Mme Weiss, la refonte du « CBS Evening News », souffre quant à elle d’une faible audience et a été émaillée d’erreurs embarrassantes. Le réseau n’a notamment pas réussi à obtenir un visa pour que son présentateur Tony Dokoupil se rende en Chine à l’occasion d’un déplacement diplomatique de M. Trump, ce qui a valu des moqueries de la part de l’ancien animateur de CBS Stephen Colbert.

Un précédent rare dans l’histoire de la chaîne

La controverse autour du reportage sur la prison salvadorienne a été amplifiée par le courriel de Mme Alfonsi critiquant sa direction, un geste rare dans le monde des journaux télévisés. Certains cadres de CBS ont qualifié en privé son comportement d’insubordonné. La journaliste a indiqué ne pas regretter cet envoi. « Je sais qu’ils ont dit que j’étais difficile, mais je pensais faire mon travail », a-t-elle conclu.