La multiplication des coups de pouce au smic ces dernières années a un effet secondaire de plus en plus visible dans la fonction publique : elle écrase la prime à l’ancienneté. Alors que le salaire minimum a augmenté de près de 20 % depuis 2021, les rémunérations des fonctionnaires, indexées sur la grille indiciaire, n’ont progressé que de 8 % sur la même période, creusant un « décrochage salarial » que dénoncent les syndicats.
Un effet de rattrapage qui nivelle par le bas
Le constat est simple : pour un agent de catégorie C (administratif, technique, ouvrier) débutant, le traitement indiciaire net mensuel s’élève à environ 1 650 euros, soit à peine 100 euros de plus que le smic (1 554 euros brut par mois au 1er janvier 2026). Avec les primes, le salaire de départ peut atteindre 1 750 euros, mais la marge reste infime. Un fonctionnaire de même catégorie avec trente ans d’ancienneté perçoit environ 2 050 euros net par mois, primes comprises, contre 1 950 euros pour un agent au smic bénéficiant d’une prime d’activité et d’une intéressement. « L’ancienneté ne paie presque plus », résume un représentant syndical. « On a un effet de tassement terrible : les plus anciens sont rattrapés par le bas et perdent toute reconnaissance pécuniaire de leur expérience. »
Des grilles indiciaires gelées
Le cœur du problème réside dans le gel des grilles indiciaires depuis 2017. Les gouvernements successifs ont privilégié des mesures catégorielles ou des primes plutôt qu’une revalorisation générale des traitements. Pendant ce temps, le smic a été augmenté à plusieurs reprises, sous l’effet de l’inflation et des décisions politiques. En 2025, l’écart entre le salaire minimum et le traitement de base des fonctionnaires de catégorie C atteint son plus bas niveau historique, selon les calculs de l’Insee. « Le smic a progressé de 18 % entre 2021 et 2025, tandis que le point d’indice n’a augmenté que de 3,5 % », illustre un spécialiste des finances publiques. « Cela signifie qu’un agent qui a passé trente ans dans la fonction publique gagne aujourd’hui à peine plus qu’un jeune embauché au smic. »
Des conséquences sur l’attractivité du métier
Cette situation alimente un sentiment de déclassement parmi les fonctionnaires, en particulier dans les métiers de la santé, de l’éducation ou de la sécurité, où l’ancienneté était historiquement valorisée. Plusieurs syndicats, comme la CGT ou FO, réclament une revalorisation du point d’indice de 10 % pour enrayer ce décrochage. « On ne peut pas demander aux agents de faire carrière dans la fonction publique si leur salaire stagne pendant que le smic rattrape tout le monde », avertit un syndicaliste. Le ministère de la fonction publique, interrogé, reconnaît « un sujet de réflexion » mais renvoie à la situation budgétaire contrainte. « Nous travaillons à une refonte des grilles, mais celle-ci prendra du temps », a-t-il indiqué dans un communiqué.
Des pistes de réforme encore floues
Pour l’heure, le gouvernement privilégie des mesures ciblées, comme la revalorisation de certaines primes (notamment dans l’éducation) ou le recours à l’intéressement collectif. Mais ces dispositifs ne résolvent pas le problème structurel : l’écrasement des hiérarchies salariales. Une mission d’inspection est attendue d’ici la fin de l’année pour proposer des pistes de dégel des grilles, mais sans calendrier ni enveloppe budgétaire précis. En attendant, le malaise grandit dans les administrations, où les agents les plus anciens, souvent les plus expérimentés, voient leur pouvoir d’achat fondre face à l’inflation et au smic. « On a l’impression d’avoir travaillé trente ans pour rien », confie une secrétaire de mairie, en poste depuis 1994. « Ma fille, qui vient d’être embauchée dans le privé au smic, gagne presque autant que moi. »