Un nouveau « fétichisme » des frontières ?
Dans un essai publié le 27 mai 2026, les professeurs Stephen E. Hanson et Jeffrey S. Kopstein, co-auteurs de l'ouvrage The Assault on the State : How the Global Attack on Modern Government Endangers Our Future (L'assaut contre l'État : comment l'attaque mondiale contre le gouvernement moderne met en danger notre avenir), dressent un constat sévère de la politique étrangère de Donald Trump. Selon eux, l'administration américaine a adopté une approche « ouvertement impériale », qui traite les traités comme provisoires, les alliés comme des obstacles et la puissance militaire comme un instrument personnel de pouvoir. Le président Trump, notent-ils, « parle sans cesse de frontières », mais sa conception de celles-ci est en réalité « floue » et « poreuse », ce qui menace le fondement même de la souveraineté étatique : des limites territoriales clairement définies.
Les signes d'une redéfinition unilatérale
Les auteurs citent plusieurs exemples récents pour étayer leur thèse. La question la plus immédiate concerne l'Iran. Une semaine après avoir déclenché la guerre contre ce pays, le président Trump a été interrogé sur l'avenir de sa carte. Sa réponse a été jugée « frappante » : « Je ne peux pas vous le dire. Probablement pas. » Hanson et Kopstein soulignent que redessiner les frontières de l'un des plus grands États du monde pourrait déchaîner des conflits ethniques, politiques et religieux déstabilisant toute la région.
Au-delà du Moyen-Orient, M. Trump a menacé d'utiliser l'armée américaine en Colombie et au Mexique, promis de « reprendre » le canal de Panama, et intensifié la pression sur le Danemark et ses alliés de l'OTAN à propos de l'acquisition du Groenland, au point de fragiliser « l'alliance déjà chancelante » occidentale. L'administration américaine affirme être en conflit armé contre les cartels de la drogue, tandis que les forces américaines attaquent des bateaux dans les Caraïbes et le Pacifique, tuant « près de 200 personnes ». De plus, après avoir évoqué l'idée de faire du Canada le « 51e État », le président publie désormais sur les réseaux sociaux des images représentant le Venezuela recouvert du drapeau américain.
Une instabilité historique et ses précédents
Pour Hanson et Kopstein, ce comportement n'est pas le fruit d'une bravade verbale mais d'une logique plus profonde, qualifiée de « néo-royaliste ». Ils rappellent que la notion de frontières fixes et incontestées est une anomalie historique. Avant le XXe siècle, les frontières étaient « vagues, changeantes et sans cesse contestées ». Les empires s'étendaient et se contractaient par la guerre, le mariage ou l'héritage. Ces « frontières floues », loin d'être des espaces de liberté, étaient selon eux « des moteurs de conflit ».
Les auteurs établissent un parallèle avec les origines des deux guerres mondiales. L'Europe a appris cette leçon en 1914 : un assassinat à Sarajevo a déclenché une réaction en chaîne de revendications territoriales incompatibles dans les Balkans, menant à une guerre industrielle faisant plus de 14 millions de morts. Après 1918, le traité de Versailles a humilié l'Allemagne et le traité de Trianon a affaibli la Hongrie, alimentant les ressentiments qu'Adolf Hitler a exploités. La Seconde Guerre mondiale a commencé de la même façon, avec des différends frontaliers : l'annexion de l'Autriche en 1938 n'a rencontré qu'une opposition symbolique, et le pacte germano-soviétique a partagé les territoires entre deux régimes totalitaires. Le résultat, selon les auteurs, fut « la mort d'environ 50 millions de personnes, dont l'annihilation quasi totale des Juifs d'Europe ».
Un ordre mondial bâti sur des frontières claires
Les professeurs rappellent que l'ordre mondial créé après 1945, malgré ses lacunes, a été remarquablement efficace pour résoudre le problème des « frontières floues ». Cet ordre, souvent attribué à des institutions comme l'ONU, l'OTAN ou le FMI, repose moins visiblement sur une conception stable des frontières internationales. En les remettant en cause, l'administration Trump prend le risque de provoquer une « cacophonie de revendications territoriales de la part des États rivaux », selon Hanson et Kopstein. L'article conclut sur une mise en garde : le monde pourrait bien entrer dans une ère d'instabilité géopolitique comparable à celle qui a précédé les grandes catastrophes du XXe siècle.