Un nombre croissant de candidats sur le marché du travail technique américain utilisent des logiciels d'intelligence artificielle pour tricher lors des entretiens d'embauche, un phénomène qui suscite un débat sur les dérives d'un système de recrutement devenu trop sélectif. Cette pratique, qui consiste à recourir à des « interview coders » (programmes de codage pour entretiens) pour résoudre des problèmes techniques sans être détecté, est ouvertement discutée sur des forums en ligne, où les utilisateurs échangent des conseils sur les outils les plus efficaces et ceux à éviter, par crainte de se faire prendre.
Un recrutement perçu comme un parcours du combattant
L'émergence de ces pratiques frauduleuses est présentée comme une conséquence directe de la transformation des processus de sélection. Le constat est sévère : les employeurs auraient érigé de multiples barrières, transformant le recrutement en un « enfer » (hiring hellscape) où l'objectif semble être d'éliminer les candidats plutôt que de les évaluer. Les filtres à chaque étape, les tests automatisés et l'absence de retour personnalisé (lettres de refus standardisées, absence de réponse) créent un sentiment d'impuissance et de rejet. Dans ce contexte, l'utilisation de logiciels de triche est rationalisée par certains non pas comme une fraude, mais comme un moyen de niveler le terrain de jeu ou une béquille nécessaire pour survivre dans un système conçu pour exclure.
Le précédent Cluely et l'essor des « interview coders »
Le phénomène a attiré l'attention des médias début 2025 avec l'affaire Cluely, un outil d'IA qui était devenu viral. Son créateur, Chungin « Roy » Lee, un étudiant en informatique de 21 ans, avait été suspendu de l'université Columbia. Depuis, des logiciels « interview coders » beaucoup plus sophistiqués ont été développés, capables de contourner les systèmes de détection pour une large gamme de problèmes de codage et de questions de suivi. Une douzaine de forums (subreddits), dont r/codinginterview/, sont le théâtre de discussions actives où des participants admettent anonymement et « sans gêne » utiliser ces programmes, partageant astuces et retours d'expérience.
« Les deux parties agissent rationnellement »
L'analyse avance que ce phénomène est le produit d'un déséquilibre structurel. Dans un marché du travail où l'offre de main-d'œuvre qualifiée dépasse largement la demande, les employeurs ont tout intérêt à être extrêmement exigeants, ce qui, en retour, pousse les candidats à chercher tous les moyens pour obtenir un avantage. Cette escalade crée une dynamique où, selon l'auteur, « les deux parties agissent rationnellement ». Les commentaires sur des sites grand public comme Hacker News, ou sur des forums non spécialisés dans le recrutement, montrent une tendance à excuser ou à comprendre le recours à ces programmes.
Un paradoxe économique et générationnel
Le sentiment général de « perdre » malgré une richesse nationale théoriquement en hausse est expliqué par une distribution des retours de plus en plus asymétrique. Si les « superstars » (fondateurs d'IA milliardaires, employés multi-millionnaires, universitaires de renom) captent des gains exceptionnels, la situation du candidat médian se dégrade. Cette distorsion gonfle les moyennes et crée « l'illusion d'un succès partagé ». Dans ce climat, la jeune génération est sommée de réussir selon des règles qui ont changé, tout en étant souvent qualifiée de paresseuse ou d'insuffisante. L'auteur souligne que même les figures vénérées du passé (les ingénieurs des années 1960-1970) auraient été « écrasées par le processus de recrutement moderne avant d'avoir écrit une seule ligne de code », un monde où l'envoi d'un CV garantissait une lecture humaine et un retour personnalisé.
Un seuil critique franchi
L'article conclut que ce recours à la triche assistée par IA a franchi un « point de non-retour ». Les conseils traditionnels, comme la poignée de main ferme ou le concept des « 1 000 vrais fans », sont jugés obsolètes et relevant du « folklore motivationnel pour un monde qui n'existe plus ». La réalité actuelle serait celle d'un système où les algorithmes enterrent les talents et où les gardiens des portes de l'emploi « ont déplacé la ligne d'arrivée ou changé les règles à nouveau ».