Un passeur présumé surnommé le « roi des passeurs », impliqué dans l'organisation de traversées clandestines de la Manche entre la France et le Royaume-Uni, a été démasqué après une longue enquête. Cet homme, un ressortissant irakien, dirigeait un réseau qui aurait transporté des milliers de migrants et aurait généré des millions d'euros, selon des éléments recueillis par des investigations conjointes entre journalistes et autorités.

Le suspect, identifié sous le nom d'« Ari », aurait supervisé des opérations de passage à grande échelle depuis un appartement situé à Dortmund, en Allemagne. Son réseau aurait utilisé des canots pneumatiques surchargés, entraînant plusieurs naufrages meurtriers dans les eaux froides du détroit du Pas-de-Calais. Les enquêteurs estiment que son organisation aurait été responsable de la mort de plusieurs dizaines de personnes.

Selon des informations issues d'une enquête menée entre autres par la BBC, « Ari » aurait commencé à travailler comme passeur en 2020. Il aurait rapidement gravi les échelons grâce à ses compétences en logistique et à sa capacité à recruter des complices dans plusieurs pays européens. Son réseau aurait notamment fourni des moteurs hors-bord, des gilets de sauvetage et des canots aux migrants, facturant entre 3 000 et 6 000 euros par personne.

Des liaisons avec d'autres filières criminelles

Les investigations auraient également révélé des liens entre ce réseau et d'autres filières de passeurs opérant depuis la Belgique et les Pays-Bas. Des sources proches de l'enquête indiquent que « Ari » aurait eu des contacts avec des réseaux kurdes irakiens et des groupes criminels albanais. Ces connexions transfrontalières compliquent le travail des polices nationales, qui doivent coordonner leurs actions au sein d'Europol.

La France et le Royaume-Uni multiplient les opérations contre les passeurs. Depuis le début de l'année, plusieurs dizaines de personnes ont été interpellées dans le nord de la France et en Belgique. En février, une opération conjointe avait permis de démanteler un réseau similaire, dirigé par un homme surnommé « le Canadien », qui était également basé en Allemagne.

Le drame de novembre 2021

Le nom d'« Ari » est apparu dans les enquêtes après le naufrage le plus meurtrier jamais enregistré dans la Manche, survenu le 24 novembre 2021. Ce jour-là, un canot pneumatique transportant une trentaine de personnes avait chaviré au large de Calais, faisant 27 morts. Des rescapés avaient alors décrit un système organisé dans lequel les migrants étaient entassés sans gilets de sauvetage, les passeurs exigeant le paiement avant l'embarquement.

Une traque internationale

L'enquête ayant conduit à la chute d'« Ari » a mobilisé des policiers français, britanniques et allemands. Selon des documents consultés, les enquêteurs ont pu infiltrer le réseau grâce à des écoutes téléphoniques et des messages cryptés interceptés. Le suspect a été arrêté en Allemagne en mars, puis extradé vers la France où il a été mis en examen pour « aide à l'entrée et à la circulation d'étrangers en bande organisée » et « homicide involontaire ».

L'affaire illustre la difficulté pour les autorités à lutter contre des réseaux qui s'adaptent rapidement. Malgré les arrestations, les traversées se poursuivent. Selon des chiffres officiels, plus de 45 000 migrants ont atteint les côtes britanniques en 2022, soit une hausse de près de 60 % par rapport à l'année précédente.

Des passeurs de plus en plus discrets

Les enquêteurs soulignent que les passeurs modifient leurs méthodes. « Ari » gérait ses opérations depuis Dortmund, une ville située à plus de 400 kilomètres des plages de la Manche, rendant sa localisation plus difficile. Il communiquait principalement via des applications de messagerie cryptées comme Signal ou Telegram, et utilisait des sociétés écrans pour acheter le matériel nécessaire.

Le ministre de l'Intérieur français, Gérald Darmanin, s'est félicité de l'arrestation d'« Ari », qu'il a qualifié de « coup dur porté aux réseaux criminels qui exploitent la détresse des migrants ». De son côté, la ministre britannique de l'Intérieur, Suella Braverman, a déclaré que « ceux qui se livrent à ce trafic odieux doivent savoir qu'ils seront poursuivis et punis, où qu'ils se cachent ».

Des conséquences humanitaires et politiques

La chute de ce « roi des passeurs » pourrait avoir des répercussions sur les flux migratoires dans la Manche, mais les analystes restent prudents. Historiquement, le démantèlement d'un réseau majeur entraîne une baisse temporaire des traversées avant qu'un nouveau groupe ne prenne le relais. Par ailleurs, la question de la coopération judiciaire entre pays européens reste centrale. L'affaire a mis en lumière les failles du système, certains passeurs parvenant à échapper à la surveillance en multipliant les bases arrière.

L'enquête se poursuit. Les autorités françaises et britanniques travaillent désormais à identifier les complices d'« Ari », notamment ceux qui auraient fourni les canots et les moteurs. Plusieurs saisies ont eu lieu en Belgique et aux Pays-Bas ces dernières semaines, laissant supposer que le réseau avait des ramifications étendues.