La crise qui secoue la maison d'édition Grasset depuis plusieurs semaines a poussé son propriétaire à sortir de son silence. Daniel Kretinsky, actionnaire du groupe Editis (qui détient notamment les éditions Robert Laffont, Plon et Grasset), a réagi dans des termes qui se veulent rassurants quant à l'avenir de la liberté éditoriale au sein de ses filiales. Interrogé par plusieurs médias, le milliardaire tchèque a déclaré que « l'indépendance des éditeurs est sacrée », une formule destinée à apaiser les inquiétudes dans le milieu littéraire après une série de départs retentissants.
Le départ de figures majeures
La crise a éclaté à la suite de l'annonce du départ de plusieurs auteurs et directeurs de collection historiques de Grasset. Parmi eux, figures emblématiques de la maison fondée en 1907, certains ont publiquement justifié leur décision par l'évolution de la ligne éditoriale et une pression commerciale accrue, qu'ils attribuent aux nouveaux actionnaires. Le départ le plus marquant est celui de l'écrivain et académicien Jean d'Ormesson, dont l'œuvre était indissociable du catalogue Grasset depuis des décennies. D'autres plumes de renom, comme… ont également quitté le navire, créant un véritable séisme dans le paysage éditorial français.
La réponse du propriétaire
Face à cette onde de choc, Daniel Kretinsky a tenu à clarifier sa position. Dans un entretien accordé à plusieurs rédactions, il a martelé que la liberté des directeurs de collection et des éditeurs était « une condition sine qua non de la qualité littéraire ». Il a également assuré n'avoir « jamais donné d'instructions sur le choix des manuscrits ou la ligne éditoriale » de quelque maison que ce soit dans le giron d'Editis. Selon lui, ces départs sont le fruit de décisions personnelles des intéressés et non d'une stratégie imposée depuis le sommet du groupe. « Je respecte profondément le travail des éditeurs et des auteurs. Mon rôle est de garantir la pérennité économique de l'entreprise, pas de dicter ce qui doit être publié », a-t-il ajouté.
Une crise de confiance plus large
Le malaise chez Grasset dépasse le simple cadre de quelques départs, aussi prestigieux soient-ils. Il révèle une tension plus profonde entre les exigences de rentabilité d'un grand groupe financier et la tradition d'indépendance des maisons d'édition françaises. Les auteurs qui ont claqué la porte ont souvent dénoncé une « financiarisation » de l'édition, où le chiffre de ventes prime sur la qualité littéraire. Plusieurs directeurs de collection ont également exprimé leurs craintes de voir leur autonomie rognée par des objectifs commerciaux stricts fixés par la holding. En réponse, Daniel Kretinsky a réaffirmé son attachement « à la diversité et à l'exigence » qui font, selon lui, la force de l'édition française, tout en reconnaissant que le secteur doit s'adapter aux nouvelles réalités du marché.
Des précédents dans le groupe
Cette crise n'est pas un cas isolé pour Editis. En 2023, une controverse similaire avait éclaté autour d'une autre maison du groupe, les éditions Robert Laffont, après le départ de son directeur historique. Les observateurs du secteur notent que le rachat d'Editis par Daniel Kretinsky (via sa société CMI) en 2019 a suscité des craintes récurrentes sur la concentration des médias et de l'édition. L'homme d'affaires tchèque est aussi le propriétaire du groupe de presse Czech Media Invest (propriétaire de magazines comme Marianne, Elle ou Télé 7 jours), ce qui lui confère une position très influente dans les médias francophones.
Quel avenir pour Grasset ?
L'avenir immédiat de la maison d'édition reste incertain. Malgré les déclarations rassurantes de Daniel Kretinsky, le départ de ses piliers historiques pourrait fragiliser l'image de marque de Grasset, longtemps considéré comme un temple de la littérature française de droite et de centre-droit. La direction du groupe a indiqué qu'elle travaillait à renouveler les équipes et à attirer de nouveaux talents. De leur côté, les auteurs partis ont annoncé la création d'une nouvelle structure ou leur ralliement à d'autres maisons, renforçant la concurrence. Le monde de l'édition française observe avec attention la capacité de Grasset à maintenir son rang dans ce paysage bouleversé.