Le produit intérieur brut (PIB), baromètre universel de la santé économique, est depuis longtemps critiqué pour son incapacité à refléter le bien-être réel des populations. Il comptabilise la coupe d’une forêt comme un gain de revenu sans déduire la perte de services écosystémiques, valorise les dépenses hospitalières mais pas l’état de santé des citoyens, et peut donner une image flatteuse d’un régime autoritaire même si la majorité de ses habitants vivent dans la précarité. Pour tenter de dépasser ces lacunes, l’Organisation des Nations unies (ONU) a mis en place l’an dernier une commission d’experts chargée de concevoir un ensemble d’indicateurs susceptible de détourner une partie de l’attention accordée au PIB.
Le résultat de ces travaux, rendu public en mai 2026, prend la forme d’un tableau de bord comprenant 31 mesures réparties en quatre grandes catégories : la paix et les droits humains, la durabilité environnementale, la qualité de vie et les inégalités. Parmi les indicateurs retenus figurent la proportion de personnes se sentant en sécurité pour se promener seules la nuit dans leur quartier, la part de la richesse détenue par le 1 % le plus riche, ou encore le nombre de décès liés à des conflits pour 100 000 habitants.
Un outil plus concis que les Objectifs de développement durable
Ce tableau de bord se veut plus resserré que les centaines de données qui sous-tendent les Objectifs de développement durable (ODD) adoptés par l’ONU en 2015. L’objectif est de fournir aux gouvernements un outil opérationnel et facile à utiliser pour évaluer leurs politiques au-delà de la seule croissance économique.
Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, dont le mandat s’achève cette année, a présenté ce nouveau référentiel comme un complément au PIB et a exhorté les États membres à s’en emparer dans leurs propres processus décisionnels. Il a souligné que la mesure du progrès ne saurait se réduire à un chiffre unique et que ce tableau de bord pourrait aider à orienter les choix collectifs vers un développement plus équilibré.
Des tentatives antérieures sans consensus
Depuis des décennies, économistes et institutions internationales multiplient les propositions pour enrichir la comptabilité nationale. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a développé un cadre de mesure du bien-être, l’ONU elle-même a élaboré un indice de vulnérabilité multidimensionnelle, et des travaux existent sur le capital naturel. Aucun de ces outils n’a cependant réussi à s’imposer comme une véritable alternative au PIB, faute de consensus politique et méthodologique.
La nouvelle initiative de l’ONU cherche à surmonter ces obstacles en proposant un nombre limité d’indicateurs, choisis pour leur capacité à capter des aspects fondamentaux du progrès humain tout en restant mesurables dans la plupart des pays. La commission d’experts a également veillé à ce que les données nécessaires soient déjà collectées par les instituts statistiques nationaux ou puissent l’être à un coût raisonnable.
Un tableau de bord encore à éprouver
Si l’accueil réservé à cette proposition est favorable dans les cercles académiques et onusiens, sa mise en œuvre concrète se heurtera à des obstacles politiques et techniques. Certains pays, notamment ceux dont la croissance du PIB est forte, pourraient rechigner à adopter des indicateurs qui relativisent leur performance économique. D’autres craignent que la multiplication des cibles ne complexifie l’évaluation des politiques publiques.
Le tableau de bord n’a pas vocation à remplacer le PIB, mais à le compléter. Il offre une photographie multidimensionnelle de la prospérité, prenant en compte aussi bien la sécurité physique des citoyens que la santé des écosystèmes ou la répartition des richesses. Reste à savoir si les gouvernements, les organisations internationales et les marchés financiers, habitués au langage simple du PIB, adopteront cette grille de lecture plus riche.
Le débat sur la mesure du progrès est loin d’être clos. Mais la publication de ce tableau de bord marque une étape importante dans la quête d’indicateurs capables de refléter une vision plus complète du développement humain.