La Commission européenne a lancé un appel pressant aux industriels de la défense pour qu'ils abandonnent une logique de « haute couture » au profit d'une production de masse, face à l'urgence sécuritaire du continent. Lors d'une intervention relayée ce 27 mai, la commissaire européenne à la Défense a dressé un constat sans appel : l'Ukraine produit désormais davantage de missiles de croisière que l'ensemble des pays européens réunis. Cette comparaison, destinée à frapper les esprits, vise à pousser les acteurs du secteur à industrialiser leur production pour répondre aux besoins de défense de l'Europe.

Un modèle industriel jugé inadapté

La commissaire a employé une métaphore tranchante pour décrire le modèle actuel de l'industrie de défense européenne. Elle a estimé que les industriels devaient cesser de faire de la « haute couture » – c'est-à-dire des pièces uniques, longues à concevoir et extrêmement coûteuses – pour adopter une logique de fabrication en série, plus rapide et moins onéreuse. Selon elle, la Russie a déjà opéré cette transition vers une « économie de guerre » et produit des missiles par centaines de milliers par an, alors que l'Europe en fabrique « par centaines ». Ce déséquilibre, a-t-elle souligné, est « dramatique ».

Le précédent ukrainien

Pour illustrer son propos, la commissaire a cité l'exemple de l'Ukraine dont la capacité de production de missiles de croisière a connu une montée en puissance spectaculaire. Alors que le pays est en guerre depuis l'invasion russe, il a su développer et massifier sa production, au point de dépasser la production cumulée de tous les États membres de l'Union européenne. Cette performance est présentée comme la preuve qu'une industrialisation rapide est possible, même dans des conditions extrêmement contraintes.

Un appel à la mobilisation de tous les acteurs

Au-delà des industriels, la commissaire a également interpellé les États membres et les institutions financières, notamment la Banque européenne d'investissement. Elle a regretté que cette dernière refuse encore de financer des projets liés aux munitions, ce qu'elle juge « incompréhensible » et contre-productif pour la sécurité du continent. L'ensemble des acteurs économiques et politiques est appelé à se coordonner pour permettre un « sursaut ».

Des annonces attendues sur le réarmement européen

Ce discours intervient alors que l'Union européenne cherche à accélérer son réarmement, face à la menace russe et aux incertitudes sur l'engagement américain. La Commission a déjà présenté un plan visant à mobiliser jusqu'à 800 milliards d'euros pour la défense, baptisé « Réarmer l'Europe ». La commissaire a précisé que le programme européen d'investissement dans la défense devrait être doté de 1,5 milliard d'euros pour la période 2025-2027. Ces fonds doivent servir à financer des projets collaboratifs et à soutenir l'industrialisation.

Les difficultés de l'industrie européenne

Le secteur européen de la défense est confronté à plusieurs défis structurels. Les chaînes d'approvisionnement sont fragmentées, les normes nationales différentes, et la production reste souvent organisée en petites séries, chaque pays souhaitant conserver des capacités souveraines. Cette approche « sur mesure » est pointée du doigt par Bruxelles comme un frein à l'efficacité et à la rapidité de réaction. La commissaire a implicitement critiqué cette logique en déclarant : « On ne fabrique pas des missiles comme on fabrique une robe de mariée. »

Conséquences pour l'Ukraine et la sécurité européenne

L'augmentation de la production ukrainienne de missiles de croisière pourrait modifier l'équilibre des forces sur le terrain. Ces missiles, à longue portée, permettent de frapper des cibles stratégiques en profondeur derrière les lignes ennemies. Le fait que l'Ukraine produise désormais plus que l'Europe entière souligne à la fois la résilience de son industrie de guerre et le retard européen. Bruxelles espère que cet exemple servira de catalyseur pour des réformes structurelles au sein de l'Union.

Les réactions des industriels

Les principaux groupes européens de défense, comme le français Thales, l'italien Leonardo ou l'allemand Rheinmetall, sont directement visés par cet appel. Si certains ont déjà annoncé des plans d'augmentation de leurs capacités de production, le rythme reste jugé insuffisant par la Commission. Les industriels mettent en avant la complexité technique et la nécessité de maintenir des standards de qualité élevés, mais Bruxelles estime que ces contraintes ne doivent pas empêcher la massification.

Prochaines étapes

La commissaire européenne à la Défense devrait détailler prochainement des propositions concrètes pour forcer l'industrialisation, notamment via des incitations financières et des commandes groupées des États membres. L'objectif est de créer un marché unique de la défense plus intégré, capable de produire en volume et de réduire les coûts unitaires. La pression est forte pour que des résultats soient visibles d'ici la fin de l'année, alors que les besoins en munitions et en missiles restent criants, tant pour l'Ukraine que pour la dissuasion européenne.