Un modèle unique

Gandi (Gestion et Attribution des Noms de Domaine sur Internet) a été fondé en 2000 par un groupe d’activistes français : Pierre Beyssac, Laurent Chemla, Valentin Lacambre et David Nahmias. Contrairement aux acteurs américains de l’époque, ces pionniers entendaient ouvrir le marché des noms de domaine avec une philosophie radicale : transparence, respect de la vie privée, absence de publicité et pas de frais cachés. Leur devise était « No Bullshit ».

L’entreprise s’est distinguée par un programme de mécénat (Gandi Supports) qui offrait des infrastructures gratuites à des projets open source et à des organisations de défense des libertés civiles, comme Creative Commons, l’Electronic Frontier Foundation ou OpenStreetMap. Jusqu’en 2019, Gandi ne distribuait pas de bénéfices et ne contractait pas de dettes, réinvestissant toutes ses marges dans l’activité. Les clients payaient un prix légèrement supérieur à la moyenne, mais obtenaient en retour un service éthique et fiable, incluant deux boîtes mail gratuites par nom de domaine.

L’entrée du capital-investissement

Les quatre fondateurs se sont divisés en deux factions : Lacambre et Chemla voulaient réinvestir dans des projets solidaires et coopératifs, tandis que Beyssac et Nahmias préféraient une orientation commerciale plus classique. Cette impasse a conduit à la vente de l’entreprise en 2005 à une équipe externe dirigée par Stephan Ramoin, ancien de Lycos. Le 28 février 2019, Ramoin a annoncé l’acquisition d’une participation majoritaire par le fonds Montefiore Investment, associé à M80 Partners. Ramoin conservait une minorité et le poste de directeur général.

Les discours officiels évoquaient « croissance » et « nouvelles opportunités », mais la suite a montré les effets classiques du capital-investissement sur une entreprise de services.

Le début du naufrage

En janvier 2020, un incident de stockage a entraîné une perte temporaire de données pour les clients de l’hébergement VPS de Gandi. L’entreprise a proposé des « crédits cloud » en compensation. Face aux critiques sur les réseaux sociaux, un responsable de la communication a tenté de justifier la position en arguant que la devise « No Bullshit » « n’exclut pas les défauts ».

La vente à un conglomérat

En février 2023, Montefiore Investment a cédé sa participation majoritaire à Total Webhosting Solutions (TWS), un conglomérat néerlandais d’hébergement web. Ensemble, ils ont formé une nouvelle entité baptisée « Your.Online ». Cette transaction a marqué l’éloignement définitif de l’éthique originelle de Gandi.

La fuite des clients et la chute de la réputation

Les départs se sont multipliés. Des clients historiques ont témoigné de la dégradation du service et de la rupture du contrat de confiance. La société a perdu son aura auprès de la communauté technique et des défenseurs des libertés numériques. L’exemple de Gandi est devenu un cas d’école de « enshittification », un phénomène où un service de qualité se dégrade progressivement après avoir été vendu à des intérêts financiers.

Un signal pour tout un secteur

La trajectoire de Gandi illustre comment une entreprise bâtie sur des valeurs éthiques peut être dévorée par le capitalisme de rente. Son histoire sert aujourd’hui d’avertissement pour les utilisateurs et les militants qui cherchent des alternatives durables et indépendantes dans le monde de l’hébergement et des noms de domaine.