« Notre monde vient d'en trouver un autre », écrivait Montaigne dans ses Essais, presque un siècle après le voyage de Christophe Colomb. Se risquant à une prophétie, il ajoutait que cet autre monde n'entrerait en lumière que quand le nôtre en sortirait. Sans aller jusqu'à la paralysie annoncée par le philosophe, le monde traverse une crise profonde, et l'Europe, loin d'être sortie de l'histoire, a entrepris de se forger une unité politique.

Un rapport de forces inversé

Il n'en reste pas moins que le rapport des forces s'est inversé entre les deux côtés de l'Atlantique. L'Europe, qui dut sa liberté aux États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale et qui leur confia si longtemps sa propre sécurité durant la guerre froide, ne peut plus compter sur eux pour assurer sa défense. La faute à Donald Trump ? Pas seulement.

Barack Obama, pourtant très populaire en Europe, avait déjà intégré le basculement du monde, dont l'axe majeur n'est plus l'Atlantique mais le Pacifique. Il s'agissait alors de changer d'adversaire principal, non plus la Russie mais la Chine, marginalisant déjà l'Europe. Donald Trump, sur ce point, est simplement allé beaucoup plus loin et plus vite dans la même direction. Parce qu'il déteste l'Europe ? Parce qu'il est obsédé par la Chine ? Qu'il méprise l'état de droit ? Qu'il est brutal et inculte ? Qu'il ne pense qu'au business ou à lui-même ? Sans doute un peu de tout cela. « L'Otan n'est qu'un tigre de papier », a encore asséné le président américain début avril, réitérant une critique régulière à l'encontre de l'Europe.

Ne pas rêver d'un retour en arrière

Mais ne rêvons pas qu'un nouveau président états-unien, fût-il démocrate et europhile, efface d'un trait de plume cette nouvelle dérive des continents, qui éloigne l'Amérique de l'Europe. Les États-Unis sont de moins en moins des alliés, de plus en plus des rivaux, au point qu'il n'est pas exclu, comme le suggère la question du Groenland, qu'ils puissent un jour devenir des adversaires.

Rétrospectivement, cela donne raison à Emmanuel Macron, qui, dès son discours de la Sorbonne en 2017, constatait le « désengagement progressif et inéluctable des États-Unis » et n'a cessé depuis d'appeler à bâtir une véritable « souveraineté européenne », incluant notamment une « Europe de la défense » dotée d'une indispensable « autonomie stratégique ».

Faire avec, plutôt que faire sans

Faut-il pour autant se passer des Américains ? Ce n'est ni possible ni souhaitable. D'abord parce que leur puissance économique, technologique et militaire est trop grande et trop supérieure à la nôtre pour que l'Europe puisse toujours éviter d'avoir recours à tel ou tel de leurs produits ou services. Se passer de Coca-Cola est facile, mais de l'Otan ? De Google, Apple, Meta ou Microsoft ?

Ensuite parce que leur culture, née de la nôtre, l'a trop nourrie en retour pour que nous puissions l'ignorer. Enfin parce que la planète a besoin des États-Unis, comme ils ont besoin d'elle. C'est ce que Donald Trump n'a pas compris, et qu'il ne faut pas oublier. Amis ou ennemis, les Américains, inévitablement, sont des partenaires. Il s'agit moins de faire sans que de faire avec. L'Europe unie y parviendra mieux qu'une France isolée et désunie.