Une dépendance énergétique cruellement exposée
L’économie indienne, portée par une croissance récemment soutenue, est confrontée à une épreuve de vérité. Le pays le plus peuplé du monde, qui figure également au troisième rang des importateurs mondiaux de pétrole, est durement touché par le conflit au Moyen-Orient. L’offensive conjointe des États-Unis et d’Israël en Iran a provoqué une flambée des prix du brut, accroissant considérablement la facture énergétique de New Delhi et fragilisant sa balance commerciale.
L’Inde importe environ 85 % de ses besoins en pétrole. La majeure partie de ces approvisionnements transite par le détroit d’Ormuz, une voie maritime stratégique désormais sous haute tension. Cette dépendance quasi totale expose l’économie indienne à des chocs externes dont elle a du mal à s’isoler, malgré les efforts récents pour diversifier ses sources d’approvisionnement, notamment en se tournant vers la Russie.
Un secteur manufacturier à la traîne
Au-delà de la question énergétique, cette crise met en lumière la faiblesse persistante du secteur manufacturier indien. Alors que le gouvernement de Narendra Modi promeut le programme « Make in India » (« Fabriquer en Inde ») destiné à faire du pays une usine du monde, les résultats restent modestes. La part de l’industrie manufacturière dans le produit intérieur brut (PIB) stagne aux alentours de 17 %, loin de l’objectif de 25 % affiché il y a plusieurs années.
Ce sous-développement industriel oblige l’Inde à importer massivement des biens d’équipement et des produits manufacturés, aggravant sa dépendance extérieure. La flambée du prix du pétrole, en renchérissant le coût du transport et de la production, pèse directement sur les marges des entreprises et sur le pouvoir d’achat des ménages.
Une inflation sous pression et des comptes extérieurs sous tension
Les conséquences se font déjà sentir sur l’inflation, qui a dépassé la fourchette cible de la banque centrale (Reserve Bank of India). La hausse des prix de l’énergie a un effet de domino sur les denrées alimentaires, les transports et l’ensemble des produits de consommation. La banque centrale est prise en tenaille : doit-elle relever ses taux pour juguler l’inflation, quitte à freiner la croissance, ou au contraire les maintenir bas pour soutenir l’activité ?
Par ailleurs, le déficit commercial s’est creusé. La facture pétrolière alourdie, couplée à des exportations atones, pèse sur la roupie, qui s’est dépréciée face au dollar américain. Un cercle vicieux s’installe : une roupie faible renchérit encore le coût des importations, notamment celui des hydrocarbures, accentuant les tensions inflationnistes.
Quelles perspectives pour l’économie indienne ?
Certains économistes estiment que cette crise pourrait servir d’électrochoc pour accélérer les réformes structurelles. La nécessité de réduire la dépendance aux hydrocarbures est devenue une priorité stratégique. Les investissements dans les énergies renouvelables, notamment le solaire, ont augmenté, mais l’Inde reste très loin de pouvoir se passer des importations de pétrole à court ou moyen terme.
La diversification des filières manufacturières est également un chantier colossal. Le gouvernement tente de favoriser l’implantation d’usines via des subventions et des allègements fiscaux, mais les obstacles bureaucratiques, la lourdeur du foncier et la rigidité du marché du travail freinent les investisseurs.
L’Inde, qui espérait profiter du redéploiement des chaînes de valeur mondiales hors de Chine, voit ainsi ses ambitions contrariées par des fragilités internes que la guerre au Moyen-Orient a impitoyablement révélées.