Une vacance du pouvoir contestée

La plus grande formation d'opposition turque, le Parti républicain du peuple (CHP), traverse une grave crise interne depuis qu'un tribunal a annulé, la semaine dernière, les résultats de l'élection primaire de 2023 qui avait porté Özgür Özel à sa tête. Cette décision de justice a eu pour effet de réinstaller son rival battu, Kemal Kiliçdaroglu, à la tête du parti. Les deux hommes s'opposent désormais sur la méthode à suivre pour sortir de l'impasse.

Özgür Özel : « Nous réglerons cette affaire »

Lors d'une cérémonie marquant la fête musulmane de l'Aïd al-Adha, dans la ville occidentale d'Izmir, Özgür Özel a écarté les spéculations selon lesquelles il pourrait quitter le parti pour en fonder un nouveau. « Nous n'avons pas l'intention de créer un parti rival », a-t-il déclaré, cité par le journal BirGun. « Certains disent que nous devrions démissionner, mais personne ne doit quitter le parti ni démissionner. Nous réglerons cette affaire. »

Il a appelé à ce que la direction du parti soit tranchée par un vote de ses 2 millions de membres. « Nous espérons que Kiliçdaroglu ne tentera pas de diriger un parti qu'il n'a pas été élu démocratiquement à présider », a-t-il ajouté.

Özel est devenu chef du CHP en 2023. Sa stature s'est renforcée après que le parti a remporté une série d'élections locales en 2024, mettant sous pression le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan et son parti, l'AKP. Son profil a encore été consolidé lors des vastes manifestations qui ont suivi l'arrestation du maire d'Istanbul, Ekrem Imamoglu, en mars 2025. Imamoglu était le candidat désigné du CHP pour affronter Erdogan à la présidentielle, avant d'être inculpé pour corruption et d'autres chefs d'accusation.

Après la décision du tribunal la semaine dernière, les partisans d'Özel s'étaient barricadés à l'intérieur du siège du CHP à Ankara. La police les en a expulsés de force dimanche.

Kemal Kiliçdaroglu : « Il n'y a pas d'alternative »

De son côté, le chef intérimaire du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, estime que le parti devrait organiser un congrès lors duquel les délégués éliront un nouveau dirigeant. « Il n'y a pas d'alternative » à cette voie, a-t-il déclaré aux journalistes, ajoutant que le vote devait se dérouler sur une base légale et conformément aux règles du parti. À 77 ans, Kiliçdaroglu est un vétéran du CHP. Il a été le principal adversaire d'Erdogan lors de l'élection présidentielle de 2023, qu'il a perdue de justesse au second tour.

Kiliçdaroglu a également écarté l'idée d'exclusions du parti, affirmant que toute mesure de ce type devrait suivre les règles établies. Il a critiqué les partisans d'Özel pour avoir occupé le siège du CHP, jugeant inacceptable de fermer le bâtiment au public et aux parlementaires.

Le spectre d'une ingérence gouvernementale

Cette crise interne survient dans un contexte de revers juridiques répétés pour le CHP et ses principales figures. Les partisans du parti d'opposition affirment que ces décisions judiciaires s'inscrivent dans un plan coordonné orchestré par le gouvernement du président Erdogan pour affaiblir l'opposition. Les autorités rejettent ces accusations.

Deux visions pour l'avenir du CHP

Le conflit oppose donc deux conceptions de la démocratie interne : Özgür Özel privilégie un vote direct des militants, qu'il estime plus légitime, tandis que Kemal Kiliçdaroglu s'en tient à la procédure statutaire d'un congrès de délégués. Cette querelle intervient à un moment critique pour l'opposition turque, qui cherche à maintenir sa cohésion face à un pouvoir en place solidement installé.