Une rupture annoncée
Les Émirats arabes unis (EAU) ont annoncé leur décision de quitter l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et l'alliance élargie OPEP+, qui inclut notamment la Russie, à compter du 1er mai. Cette décision marque une rupture majeure au sein du cartel, après des années de tensions avec l'Arabie saoudite, son membre le plus influent. Le ministre émirati de l'Énergie, Suhail Al Mazrouei, a justifié ce départ en déclarant : « Le monde a besoin de plus d'énergie. Le monde a besoin de plus de ressources, et les Émirats arabes unis voulaient ne pas être contraints par quelque groupe que ce soit. »
Un conflit autour des quotas de production
Au cœur du désaccord se trouve le système de quotas de l'OPEP, qui limite la production de chaque membre. Les EAU, qui ont rejoint l'organisation en 1967 par l'intermédiaire d'Abou Dabi, ont massivement investi pour accroître leur capacité de production et gagner des parts de marché. Selon des informations rapportées par l'agence Reuters, le pays produit actuellement entre 3,2 et 3,6 millions de barils par jour (bpj) dans le cadre des quotas, mais dispose d'une capacité de réserve de près de 4,8 millions de bpj. Les autorités émiraties prévoient d'augmenter leur production vers 5 millions de bpj d'ici l'année prochaine. Ces ambitions se heurtaient régulièrement aux limites imposées par le cartel. Les analystes considèrent ce départ comme un pas calculé par un producteur prêt à agir de manière indépendante, en misant sur une augmentation des ventes de pétrole après la fin de la crise actuelle dans le détroit d'Ormuz et du conflit en Iran.
Un coup dur pour l'Arabie saoudite
Le départ des EAU affaiblit considérablement la position de l'Arabie saoudite au sein de l'OPEP. En perdant l'un des rares membres disposant d'une capacité de réserve significative, Riyad se retrouve désormais seul pour supporter le poids des ajustements de production. Historiquement, le royaume a géré les prix du pétrole en réduisant sa propre production et en imposant une discipline au sein du groupe. Désormais, il devra beaucoup plus compter sur ses propres réductions pour stabiliser les cours, ce qui rend la défense des prix plus coûteuse et moins efficace. Jorge Leon, responsable de l'analyse géopolitique chez Rystad Energy, a commenté : « Perdre un membre avec une capacité de 4,8 millions de barils par jour, et l'ambition d'en produire davantage, retire un véritable outil des mains du groupe. » David Oxley, économiste en chef pour le climat et les matières premières chez Capital Economics à Londres, a qualifié la décision de « début d'une escalade », prévenant que « les liens qui unissaient les membres de l'OPEP se sont desserrés. »
L'enjeu des prix du pétrole pour Riyad
L'Arabie saoudite a besoin de prix du pétrole élevés, autour de 90 dollars le baril (environ 77 euros), pour financer ses dépenses publiques et son ambitieux plan Vision 2030. Ce programme comprend des projets d'infrastructure colossaux, dont la ville futuriste de NEOM, d'un coût estimé à 500 milliards de dollars, afin de réduire la dépendance du royaume aux combustibles fossiles. Chaque baril que le pays renonce à vendre pour maintenir les prix représente une perte de revenus, ce qui entrave sa capacité à développer son économie.
Un avenir incertain pour l'OPEP
Au-delà de la perte d'un membre clé, cette décision expose les tensions de longue date au sein de l'OPEP, notamment la perception que l'Arabie saoudite domine le processus décisionnel. L'influence globale du cartel s'est déjà considérablement réduite : il contrôlait autrefois plus de la moitié de l'offre mondiale, contre moins d'un tiers aujourd'hui. L'impact immédiat de la sortie des EAU sur les cours mondiaux du pétrole devrait être limité, en raison des perturbations actuelles dans le détroit d'Ormuz. Cependant, à long terme, la décision émiratie fragilise l'unité du groupe et réduit sa capacité à réguler le marché, laissant présager une recomposition des alliances au sein du paysage énergétique mondial.