Une rupture assumée avec le silence d’avant

« Le Brexit a causé des dégâts profonds. » Prononcée cette semaine lors de la conférence Mais par la chancelière de l’Échiquier, Rachel Reeves, cette phrase sonne comme un aveu officiel. Elle confirme ce que plusieurs ministres laissaient entendre depuis des mois : le gouvernement travailliste, sans remettre en cause la sortie de l’Union européenne, juge désormais nécessaire de resserrer les liens avec Bruxelles pour relancer l’économie britannique.

Pourtant, le manifeste de 2024 fixait des lignes rouges claires : pas de retour au marché unique, ni à l’union douanière, ni à la libre circulation. La perspective d’une réadhésion à l’UE était totalement absente. Cette prudence était le fruit de la cuisante défaite électorale de 2019, qui avait convaincu le Labour de ne plus contrarier les électeurs ayant voté Leave.

Un discours qui ose nommer le problème

Dès l’automne dernier, le Premier ministre Keir Starmer avait déclaré que « le Brexit avait considérablement nui à notre économie » et appelé à « se rapprocher de l’UE ». La chancelière Reeves a repris cette tonalité en indiquant que le gouvernement souhaite désormais aligner davantage la réglementation britannique sur celle de l’UE dans les secteurs où cela sert l’intérêt national. Elle a insisté sur le fait que cet alignement est l’une des clés de la croissance promise — une promesse non tenue jusqu’à présent : la croissance de 1,3 % en 2025 reste inférieure aux prévisions officielles de 1,5 %.

D’autres ministres se sont montrés encore plus directs. En octobre, le secrétaire à la Santé, Wes Streeting, a déclaré : « Je suis heureux que le Brexit soit un problème dont nous osons désormais prononcer le nom », tout en estimant que la sortie de l’UE compliquait l’objectif de croissance. Le vice-Premier ministre, David Lammy, a jugé « évident » que le Brexit avait endommagé l’économie, citant l’exemple de la Turquie, dont l’accord douanier avec l’UE a profité.

La pression des rangs travaillistes

Le maire de Londres, Sadiq Khan, a franchi un pas supplémentaire mercredi en appelant le Royaume-Uni à réintégrer l’union douanière et le marché unique avant la prochaine élection, puis à faire campagne lors de ce scrutin sur une promesse de réadhésion à l’UE. Cette position dépasse largement les lignes rouges du manifeste, que Reeves a pourtant réaffirmées lors de sa conférence.

Un calcul politique risqué

Ces évolutions ne sont pas seulement économiques : elles sont aussi politiques. Le Labour avait bâti sa stratégie post-2019 sur la reconquête des électeurs populaires pro-Brexit, les fameux « Red Wall » (mur rouge) des Midlands et du Nord de l’Angleterre. Pourtant, les données du British Election Study montrent que le parti a réalisé peu de progrès auprès de cet électorat entre 2019 et 2024. La victoire de 2024 s’est construite davantage sur le ralliement des Remainers que sur celui des Leavers.

Cette réalité change la donne. En s’adressant désormais plus ouvertement aux partisans du maintien dans l’UE, le gouvernement prend le risque de mécontenter les électeurs qui avaient fait confiance à Boris Johnson pour « en finir avec le Brexit ». Mais il espère aussi que l’urgence économique et le besoin de croissance justifient ce virage.

Quelles suites ?

Pour l’instant, Reeves a maintenu que les lignes rouges du manifeste restent en vigueur. Mais ses propos, tout comme ceux de Starmer, Streeting, Lammy et Khan, témoignent d’une volonté de dépasser le cadre initial. La question centrale est désormais de savoir si le Labour parviendra à concilier cette ambition européenne avec la fidélité de son électorat populaire, traditionnellement eurosceptique. L’équation économique et politique s’annonce délicate, mais le débat, lui, est ouvert.