Alors que le secteur de l’intelligence artificielle continue de façonner l’économie mondiale, une nouvelle ère philanthropique se profile. Selon des estimations récentes, les fondateurs et actionnaires des principales entreprises d’IA pourraient libérer environ 370 milliards de dollars d’actifs caritatifs dans les mois à venir, après une série d’introductions en Bourse très attendues. Ce montant, même dans son estimation la plus basse, représenterait un bouleversement sans précédent dans le monde de la philanthropie.
Une manne financière colossale
Ces fonds, jusqu’à présent bloqués dans des participations non liquides, deviendraient rapidement disponibles. Les analystes avancent que les dons annuels pourraient alors atteindre entre 37 et 100 milliards de dollars. À titre de comparaison, cela représenterait quatre fois les dépenses annuelles actuelles de la Fondation Gates, et bien plus que les distributions historiques de cette dernière. La fondation créée par OpenAI, déjà la plus grande en termes d’actifs, dépasse même celle de Bill Gates. Ce phénomène a été décrit comme la « troisième vague de la philanthropie américaine », après celle des barons voleurs du XIXe siècle et celle incarnée par la Fondation Gates et le Giving Pledge au cours des dernières décennies.
Un contexte de méfiance croissante
Cependant, cette arrivée massive d’argent intervient dans un climat politique et social tendu. Les Américains, déjà inquiets face à la concentration des richesses et aux impacts de l’IA, regardent avec suspicion ces nouvelles fortunes. La philanthropie, autrefois perçue comme un moyen de légitimer la richesse, suscite désormais souvent des réactions hostiles. Le public y voit parfois une tentative de contourner l’impôt et le contrôle démocratique, plutôt qu’un véritable geste de partage. Cette méfiance est alimentée par la montée en puissance des dépenses politiques des milliardaires, qui ont été multipliées par plus de 150 depuis la crise financière de 2008.
Un héritage contrasté
Les précédentes vagues philanthropiques ont pourtant produit des résultats tangibles. La Fondation Gates revendique avoir contribué à sauver 82 millions de vies, l’alliance vaccinale Gavi plus de 18 millions, et des organisations comme GiveWell et Coefficient Giving (anciennement Open Philanthropy) comptabilisent des centaines de milliers de vies sauvées, principalement grâce à la distribution de moustiquaires contre le paludisme. Le mouvement de l’altruisme efficace, qui sous-tend une partie de ces actions, estime sauver désormais 50 000 vies chaque année. Mais ces succès ne dissipent pas les critiques, notamment sur les échecs retentissants de certaines initiatives ou sur l’influence excessive exercée dans certains pays en développement.
Un changement de culture
La culture philanthropique elle-même évolue. L’adhésion au Giving Pledge, cet engagement de don signé par les plus grandes fortunes, connaît un net ralentissement. En 2024, Warren Buffett a annoncé qu’il confierait sa fortune non pas à la Fondation Gates, mais à ses enfants, signe d’un possible déclin du modèle traditionnel. Certains observateurs prédisent même une année où le nombre de départs du Giving Pledge dépassera celui des adhésions. Parallèlement, la générosité des ultra-riches semble moins guidée par l’altruisme que par une forme de grandeur, voire de mépris pour l’action collective et les dépenses publiques.
Quel impact pour la société ?
La question centrale reste de savoir comment ces centaines de milliards seront dépensés. Des propositions telles qu’un revenu universel de base en « compute », un « New Deal » pour l’IA ou un partage de la prospérité artificielle ont été évoquées par les nouvelles fortunes technologiques. Mais la rapidité de la mise à disposition des fonds et les priorités réelles des donateurs demeurent incertaines. Ce qui est certain, c’est que la troisième vague philanthropique, si elle se matérialise, redessinera le paysage de l’action caritative mondiale, pour le meilleur ou pour le pire. Le défi pour les nouveaux barons de l’IA sera de convaincre une opinion publique de plus en plus sceptique que leur générosité n’est pas une simple opération de communication ou une mainmise supplémentaire sur la vie collective.