Le cinéaste polonais Pawel Pawlikowski, primé pour « Cold War » en 2018, est de retour sur la Croisette avec un film biographique très attendu. « Fatherland » figure parmi les vingt et un longs-métrages en lice pour la Palme d’or et raconte un épisode méconnu de la vie de l’écrivain Thomas Mann et de sa fille aînée Erika.
L’intrigue se déroule en 1949, au cœur de l’après-guerre. Thomas Mann, prix Nobel de littérature 1929, et sa fille Erika entreprennent un voyage en Buick de Francfort, en Allemagne de l’Ouest, jusqu’à Weimar, en Allemagne de l’Est. Ce road movie traverse une nation divisée et explore, selon la synthèse officielle, « les thèmes de l’identité, de la culpabilité, de la famille et de l’amour, dans le tumulte et la confusion morale de l’Europe d’après-guerre ».
Les rôles principaux sont tenus par Hanns Zischler (Thomas Mann) et Sandra Hüller (Erika Mann), actrice allemande acclamée pour ses rôles dans « Anatomie d’une chute » et « La Zone d’intérêt ». Le choix de ces interprètes a renforcé l’attente autour du film, qui promet une plongée intime dans la dynamique familiale des Mann.
La figure de Thomas Mann
Thomas Mann, exilé volontaire dès 1933 après l’arrivée au pouvoir des nazis, a vécu principalement en Suisse puis aux États-Unis jusqu’en 1952. Pendant cette période, il est devenu une voix majeure contre le fascisme, notamment à travers sa série d’émissions radiophoniques « Deutsche Hörer! » (« Auditeurs allemands ! »), diffusée par la BBC entre 1940 et 1945. Son œuvre romanesque — des « Buddenbrook » à « La Montagne magique » — lui avait déjà assuré une renommée mondiale, mais son engagement politique durant la guerre a scellé son statut d’intellectuel démocratique de premier plan.
L’année 1949 revêt une importance particulière pour la famille Mann. Elle marque le retour physique et symbolique de l’écrivain sur le sol allemand, dans un pays désormais séparé en deux États rivaux. Ce voyage est l’occasion de confronter les illusions et les déceptions de l’exilé face à une patrie meurtrie.
Une relation père-fille complexe
Le film met en lumière le lien singulier entre Thomas Mann et sa fille Erika, née en 1905. Si l’écrivain confia à son frère Heinrich sa déception initiale d’avoir une fille — un fils aurait été « plus poétique, plus une continuation, un nouveau départ de moi-même » —, cette enfant devint la plus importante sur le plan poétique et politique, selon la biographe Irmela von der Lühe, auteure d’un ouvrage sur Erika Mann.
Erika joua un rôle décisif dans la radicalisation politique de son père. Au début de l’année 1936, alors que Thomas Mann observait un silence prudent depuis l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, Erika le menaça de rompre les liens s’il ne prenait pas publiquement position contre le régime. Cet ultimatum poussa le Nobel à abandonner sa réserve et à devenir l’un des opposants les plus en vue de la dictature nazie.
Une famille surnommée « les Kennedy allemands »
La famille Mann, souvent qualifiée de dynastie littéraire, formait un clan brillant et aisé d’écrivains et d’artistes. Outre Thomas et Erika, les autres enfants — dont Heinrich, Klaus, Golo, Monika et Elisabeth — ont tous marqué la vie culturelle allemande à divers titres. Le film « Fatherland » s’inscrit dans ce contexte en explorant les tensions entre la gloire publique et les drames privés de cette lignée.
Un film à la croisée de l’histoire et de la fiction
Pawel Pawlikowski, connu pour son esthétique épurée et son sens du cadre, semble poursuivre avec « Fatherland » sa réflexion sur l’Europe de l’après-guerre entamée dans « Cold War ». Les premières critiques, après la projection cannoise, saluent une œuvre qui mêle avec subtilité la route, l’introspection et le poids de l’histoire. Le film devrait susciter un regain d’intérêt pour la biographie complexe des Mann, dont l’héritage continue de nourrir les débats sur l’exil, la responsabilité et la reconstruction.