Un ordre d'évacuation qui ébranle la capitale

Le Gymkhana Club de Delhi, l'un des cercles les plus exclusifs d'Inde, fait face à une menace de fermeture sans précédent. Le gouvernement fédéral, propriétaire du terrain de 27,3 acres sur lequel le club est installé depuis 1928, lui a signifié un ordre d'évacuation au 5 juin. Dans sa notification, l'exécutif qualifie la zone de « hautement sensible et stratégique », en raison de la proximité de la résidence du Premier ministre, et affirme que le terrain est nécessaire pour « des infrastructures de défense et d'autres fins vitales de sécurité publique ».

Le club, fondé en 1913 sous le nom d'Imperial Delhi Gymkhana Club, a vu son bail résilié avec « effet immédiat ». Ses membres ont contesté la décision en justice. Le 3 juin, la Haute Cour de Delhi a entendu l'affaire et le gouvernement a assuré qu'il ne prendrait pas possession du terrain le 5 juin, et qu'aucune expulsion ne serait exécutée sans un préavis légal, laissant aux membres la possibilité de revenir devant la cour.

Un lieu chargé d'histoire et de symboles

Situé sur la Safdarjung Road, en plein cœur de New Delhi, le Gymkhana Club incarne depuis plus d'un siècle une certaine idée du pouvoir et de la distinction. Conçu dans les années 1930 par l'architecte britannique Robert Tor Russell – également auteur du célèbre Connaught Place – le bâtiment aux façades crème, vérandas profondes et hauts plafonds abrite des générations de hauts fonctionnaires, généraux à la retraite, diplomates et familles d'affaires.

L'histoire du club est intimement liée à celle de la capitale indienne. Pendant la période coloniale, il fut un lieu d'apprentissage des codes de la société britannique pour les officiers indiens occidentalisés. En 1947, alors que l'armée indienne britannique se divisait entre l'Inde et le Pakistan, des officiers des régiments destinés à être séparés s'y réunirent pour un dernier verre d'adieu. Plus tard, en 2013, le président de l'époque, Pranab Mukherjee, rappela que Mahatma Gandhi et le vice-roi Lord Irwin y avaient tenu une réunion privée qui aboutit au pacte Gandhi-Irwin.

Après l'indépendance, le mot « impérial » disparut du nom, mais l'atmosphère demeura : codes vestimentaires, tapis anciens, services irréprochables et serveurs familiers servant plusieurs générations d'une même famille.

Exclusivité et privilège contestés

L'accès au Gymkhana Club a toujours été verrouillé par un système de cooptation. Les candidats doivent être proposés et soutenus par des membres, puis approuvés par un comité de gestion. Le processus a traditionnellement favorisé les hauts fonctionnaires et les officiers de l'armée, n'accordant qu'une part infime aux autres. Les listes d'attente sont notoirement longues, ce qui en fait l'une des adhésions les plus convoitées de Delhi.

Des critiques dénoncent depuis longtemps ce cercle comme un symbole d'inégalité et de privilège hérité. L'action du gouvernement du Premier ministre Narendra Modi contre cette institution s'inscrit dans une série de remises en cause des élites traditionnelles. Mais l'annonce de la fermeture a aussi provoqué une vague de nostalgie inattendue parmi les habitants de Delhi, y compris ceux qui n'en faisaient pas partie.

« Le club m'a toujours semblé distant, mais maintenant j'aimerais pouvoir y entrer une fois », confie un journaliste basé à Delhi. « C'est l'une des rares structures de la ville qui est restée intacte alors que tout changeait autour. »

Patrimoine ou vestige ?

Le sort du Gymkhana Club pose la question de la préservation du patrimoine face aux nécessités de la sécurité et du développement urbain. L'historienne Narayani Gupta a souligné que « les villes sont des entités stratifiées, et différentes générations y laissent leur empreinte ». Le club, avec ses cottages, ses pelouses et ses salles de bridge, représente une couche de cette stratification.

Pour l'instant, la justice a suspendu l'exécution immédiate, mais l'avenir du club reste incertain. Les membres espèrent que la procédure permettra de sauver ce lieu unique, tandis que d'autres estiment que sa fermeture serait une occasion de repenser l'usage des espaces publics dans une ville où les inégalités se creusent.

Ce qui est certain, c'est que le débat dépasse largement les murs du club : il touche à la fois à la mémoire collective, à la répartition du foncier et à la place des privilèges dans l'Inde contemporaine.