Dans un texte dense et abstrait publié fin octobre 2025, l'entrepreneur et essayiste Rob Snyder expose un concept qu'il nomme le « levier divin » (divine lever). Partant du constat que la plupart des fondateurs de start-up sont prisonniers d'une philosophie autocentrée, il avance qu'une focalisation exclusive sur la demande – sans la moindre once d'intérêt personnel – constitue le seul moyen de produire un travail durablement efficace et de faire progresser le monde.

L'inspiration de Mokyr

Snyder s'appuie sur les travaux de l'historien économique Joel Mokyr, récompensé par le prix Nobel d'économie en 2025 pour ses recherches sur les causes idéologiques du progrès technologique. Dans son ouvrage A Culture of Growth (une culture de la croissance), Mokyr montre que la révolution industrielle est devenue possible grâce à une nouvelle idéologie : l'audace de penser que « nous pouvons améliorer les choses ». À l'époque, cette idée était controversée, car la croyance dominante tenait Aristote et les Anciens pour des autorités indépassables. Pour Snyder, ce constat illustre le poids décisif des « philosophies d'exploitation » – ces principes tacites qui guident l'action quotidienne.

Le piège de l'égocentrisme

Snyder estime que la philosophie d'exploitation dominante chez les entrepreneurs est « essentiellement autocentrée ». Elle se traduit par des décisions centrées sur les objectifs personnels du fondateur, sur ce qu'il souhaite bâtir, plutôt que sur les besoins réels des clients. Ce biais, selon lui, n'épargne même pas les fondateurs dits « à impact social » : « Nous sommes tous d'abord concentrés sur le fait de nous servir nous-mêmes, pas de servir les clients ou la demande », écrit-il.

Cette orientation produit des gaspillages massifs : temps passé à construire des produits que personne ne désire, « LARPing » (simulation d'activité), pratiques douteuses. À l'échelle individuelle, elle pousse à prioriser des tâches suboptimales et à les exécuter de manière suboptimale. L'auteur parle d'une « force gravitationnelle égoïste » qui, à chaque instant, tire l'entrepreneur vers des comportements autocentrés, même lorsqu'il souhaite sincèrement placer la demande en premier.

La pureté comme seul remède

Après avoir observé ses propres réussites et celles d'autres entrepreneurs, Snyder identifie un schéma récurrent : ses meilleurs travaux sont toujours « en aval de moments où je me concentrais sur quelque chose de purement bon », c'est-à-dire sur une action qui sert uniquement la demande, sans aucune considération personnelle. Le mot-clé est « pur » : la moindre trace d'égoïsme « empoisonne le puits ». D'une part, les clients perçoivent l'intention cachée ; d'autre part, l'égoïsme, comme une « pourriture », se propage et finit par annihiler toute qualité.

Snyder formalise cette intuition par une fonction mathématique : y = (1 - x)^t, où y représente la qualité, x le pourcentage d'égocentrisme et t le temps. Toute valeur x supérieure à zéro mène inévitablement à y = 0 à long terme. Seul un x exactement nul évite cette dégradation.

Le levier divin : définition et exemples

De cette réflexion naît le concept central : le « levier divin ». Il s'agit d'une action qui est à la fois « purement et objectivement bonne » et qui, par surcroît, constitue un levier causal pour l'entreprise – c'est-à-dire une action dont l'exécution entraîne mécaniquement la croissance ou la rentabilité. Contrairement aux objectifs ou aux indicateurs de performance classiques (OKR), un levier divin ne peut être manipulé ni rendu égoïste.

Snyder distingue les « leviers causaux » ordinaires (par exemple : « attaquer le goulot d'étranglement actuel dans l'intégration des clients ») des leviers divins, qui doivent profondément servir la demande. Il illustre par des contre-exemples : « Résoudre le changement climatique » n'est pas un levier divin, car trop général pour une entreprise particulière. En revanche, « électrifier l'industrie automobile (pour résoudre le changement climatique) » s'en rapproche. De même, « étendre la puissance de calcul pour rendre l'IA plus puissante » est un levier causal mais pas « divin », car il peut être poursuivi pour des motifs égoïstes.

Un concept exigeant, voire utopique

L'auteur reconnaît le caractère exigeant de sa proposition. Il concède que trouver et appliquer un levier divin demande une honnêteté intellectuelle rare et une remise en question permanente. Il compare cette recherche à une « lutte contre la gravité ». L'article se conclut sur une invitation implicite : repenser la philosophie d'exploitation des start-up pour qu'elle échappe au repli sur soi et serve réellement le progrès collectif, à l'image de ce que Mokyr a décrit pour la révolution industrielle.

Rédigé dans un style volontairement abstrait – l'auteur prévient qu'il s'agit du texte « le plus abstrait » qu'il ait jamais écrit –, cet essai n'offre pas de recette immédiatement applicable. Il propose plutôt un cadre conceptuel pour repenser la motivation profonde des entrepreneurs, en espérant que cette clé philosophique pourra, à terme, accélérer le progrès technologique et économique.