Les ménages allemands paient leur électricité environ trente-neuf centimes et demi le kilowattheure, la facture la plus élevée de l'Union européenne à une exception près. Un tiers de plus qu’en France, plus du double qu’aux États-Unis. Ce constat, issu d’une analyse du marché électrique outre-Rhin, met en lumière un mécanisme peu connu mais central : le prix de l’électricité est fixé à chaque instant par la centrale la plus coûteuse encore en fonctionnement, souvent une unité au gaz.
L’électricité ne se stocke pas à grande échelle. L’offre doit donc s’ajuster à la demande en temps réel, chaque seconde. En Allemagne, cet équilibre est géré par une enchère journalière organisée par la bourse EPEX SPOT. Tous les jours à midi, les exploitants de centrales soumettent leurs offres pour chaque tranche de quinze minutes du lendemain. Chaque centrale indique la quantité qu’elle peut fournir et le prix minimum qu’elle accepte.
Le principe de l’ordre de mérite
Ce prix plancher correspond au coût marginal de production : le combustible, le permis carbone et l’usure de la machine. Il varie fortement selon la technologie. Le soleil et le vent sont gratuits : les panneaux solaires et les éoliennes offrent leur électricité à un coût marginal proche de zéro. Viennent ensuite le nucléaire, puis le lignite, le charbon, et enfin le gaz, dont le coût fluctue avec les cours. Les turbines à gaz et les centrales au fioul ferment la marche.
Les offres sont classées de la moins chère à la plus chère, formant une « escalier » vertical. La demande à une heure donnée est représentée par une ligne horizontale. L’enchère active les centrales de bas en haut jusqu’à atteindre la quantité nécessaire. La dernière centrale appelée, dite « marginale », est la plus chère de celles qui tournent. Or, c’est elle qui fixe le prix pour toutes les centrales situées en dessous d’elle.
Une rémunération uniforme
Ce système, appelé « pay as clear » ou tarification marginale uniforme, est utilisé dans la plupart des pays occidentaux. Tous les producteurs reçoivent le même prix, celui de la centrale marginale. Ainsi, une éolienne qui produit à coût nul reçoit le même paiement qu’une centrale au gaz si celle-ci est la dernière appelée. Ce mécanisme n’est pas une aubaine : l’écart entre le coût nul de l’éolien et le prix du gaz permet de rembourser l’investissement initial.
La conséquence est directe : le prix de chaque mégawattheure consommé dépend de la centrale marginale, et non de la part des énergies renouvelables dans le mix. En 2024, les centrales à gaz n’ont fourni que 13,2 % de l’électricité allemande, mais elles ont fixé le prix pendant la majorité des heures de trading. Ce paradoxe s’explique par la notion de « charge résiduelle » (Residuallast).
Le rôle clé de la charge résiduelle
Le vent et le soleil remplissent les échelons inférieurs de l’escalier, mais seulement quand les conditions météorologiques le permettent. En hiver, le soir, lorsque le soleil se couche et que le vent faiblit, les échelons sous le gaz sont presque vides. L’enchère monte alors jusqu’au gaz pour trouver les derniers mégawatts nécessaires.
La charge résiduelle est la demande totale moins la production éolienne et solaire du moment. C’est ce volume que les centrales pilotables doivent couvrir. Si cette charge résiduelle est élevée, les unités au gaz sont souvent les dernières à être appelées, fixant ainsi le prix de tout le marché. Ainsi, même avec une forte pénétration des renouvelables, le gaz reste le principal déterminant du prix de gros.
Un résultat politique, pas un échec de marché
Selon l’analyse, la facture allemande n’est pas le fruit d’une défaillance du marché, mais d’une politique assumée. Pendant vingt-cinq ans, sous trois gouvernements et six coalitions, l’Allemagne a mené une expérience : remplacer les signaux de prix du marché électrique par la volonté politique. Les solutions débattues aujourd’hui – subventionner le réseau, plafonner le prix pour l’industrie, réduire la taxe sur l’électricité – ne changent pas la position du gaz dans l’ordre de mérite. Elles se contentent de répartir la facture entre ménages, entreprises et contribuables.
Le mécanisme d’enchère reste le seul outil non politique du système. Mais il transforme chaque hausse du prix du gaz en hausse du prix de toute l’électricité, qu’elle vienne du vent, du soleil, du charbon ou du nucléaire. Tant que le gaz sera la dernière centrale appelée pendant les heures critiques, le prix suivra ses fluctuations.