Un son bricolé et attachant
Le Tara Clerkin Trio, formé à Bristol, a imposé une signature sonore faite de hasards heureux et de bruits incidents. Lors d’une session pour leur premier album sorti en 2020, des travaux à l’extérieur du studio ont perturbé l’enregistrement : des grincements d’échafaudage se sont mêlés à une boucle d’accords réalisée sur un clavier d’enfance. Au lieu de recommencer, le groupe a conservé cette dissonance métallique, puis a cherché à la reproduire dans la version finale du morceau. « Nous avons dû créditer le type qui avait enregistré le son sur les notes de pochette », raconte Tara Clerkin en riant. Ces accidents ont façonné un style à la fois aérien et collagiste, qui séduit un public underground varié – y compris des amateurs de jazz, même si le groupe insiste : il n’est pas un groupe de jazz.
Un parcours artistique semé d’embûches
Leur premier album en est à sa quatrième réédition, et ils ont publié depuis deux EP salués par la critique. Leur musique, entre jazz minimaliste, pop avant-gardiste et trip-hop, naît d’heures d’improvisation et de superposition de couches sonores. Mais cette créativité apparente masque des réalités bien plus rudes. Dans un entretien au Guardian, le trio dresse un constat sans concession sur l’état de l’art au Royaume-Uni. « Le Royaume-Uni est un environnement hostile pour faire de l’art », affirme Tara Clerkin, pointant les difficultés familiales et financières qui ont entouré la production de leur deuxième album, intitulé Somewhere Good.
Les trois musiciens, issus de la classe ouvrière, dénoncent un système qui, selon eux, rend presque impossible le maintien d’une pratique artistique sans disposer de ressources personnelles ou d’un soutien institutionnel. « C’est un combat quotidien », confie l’un des membres, sans préciser de nom. Les coûts de location de studio, l’absence de sécurité sociale pour les artistes indépendants et le manque de financements publics sont autant d’obstacles qui freinent la création.
Un album né dans l’adversité
Somewhere Good a été conçu dans un contexte particulièrement tendu. Le groupe a dû jongler entre des emplois précaires et des répétitions nocturnes, dans des locaux non chauffés ou prêtés par des amis. Les tensions financières ont parfois failli faire capoter le projet. « Nous avons dû nous battre pour chaque minute de studio », raconte Tara Clerkin. « Parfois, nous enregistrions chez l’un de nous, avec le bruit des voisins ou de la rue. Cela a donné des textures que nous n’aurions jamais eues autrement. »
Loin de se plaindre, le trio transforme ces contraintes en moteur créatif. Leurs compositions claquent, cliquettent et dérivent dans des directions imprévues, portées par les incantations rêveuses de Clerkin, sur un arsenal d’instruments qu’ils maîtrisent plus ou moins bien. « Nous ne sommes pas des musiciens académiques, mais nous savons ce que nous voulons entendre », dit-elle.
Un appel à un meilleur soutien public
Au-delà de leur propre aventure, Tara Clerkin Trio souhaite alerter sur la situation plus large des artistes populaires au Royaume-Uni. « On parle beaucoup de l’économie créative, mais dans les faits, seuls ceux qui ont un filet de sécurité financière peuvent se permettre de faire de l’art durablement », explique le groupe. « Les subventions ont été réduites, les bourses rares. Nous représentons une voix qui risque de s’éteindre. »
Le groupe appelle à un rééquilibrage des politiques culturelles, afin que l’art ne soit pas réservé à une élite. « Nous ne demandons pas de privilèges, juste de pouvoir vivre décemment de notre art, sans avoir à choisir entre payer le loyer ou enregistrer un morceau », conclut Tara Clerkin.
L’album Somewhere Good est attendu pour la fin de l’année, et le trio espère qu’il trouvera un écho auprès d’un public en quête d’authenticité, loin des productions aseptisées.