Les Colombiens sont appelés aux urnes ce dimanche 31 mai pour le premier tour de l'élection présidentielle. Le scrutin met aux prises deux candidats aux antipodes l'un de l'autre, porteurs de projets de société irréconciliables. D'un côté, le sénateur de gauche Iván Cepeda, héritier de l'actuel président Gustavo Petro, mise sur la poursuite des réformes sociales et une approche diplomatique des conflits. De l'autre, l'avocat d'extrême droite Abelardo De La Espriella, tribun populiste sans antécédent électoral, promet une sévérité sans faille pour enrayer la criminalité.
Une campagne sous le signe de la peur La campagne s'est déroulée dans une atmosphère de violence politique accrue. Le 5 mai, le journaliste Mateo Pérez Rueda, 24 ans, a été enlevé et assassiné par le Front 36, une faction dissidente des FARC, dans la municipalité de Briceño, en Antioquia. Cet homicide, parmi d'autres, a relancé les inquiétudes sur la capacité de l'État à protéger les citoyens et les acteurs politiques. Les groupes armés, qu'il s'agisse des dissidents des FARC ou des bandes criminelles issues du paramilitarisme, continuent d'exercer une emprise sur de vastes territoires, alimentant un sentiment d'insécurité durable.
Deux projets antagonistes Iván Cepeda, sénateur réputé pour son érudition, défend un programme de continuité. Il entend approfondir l'accord de paix de 2016 avec les FARC, poursuivre la réforme agraire et lutter contre les inégalités économiques. Au cours de sa campagne, il a dû se déplacer derrière un bouclier pare-balles lors d'un rassemblement à Bogotá, symbole des risques qui pèsent sur le personnel politique engagé dans la défense des droits humains.
À l'opposé, Abelardo De La Espriella, surnommé « Le Tigre », a construit sa notoriété sur une image de mâle dominant et de réussite financière. Ancien avocat pénaliste, il n'a jamais occupé de fonction élective et se présente comme un recours extérieur à la classe politique traditionnelle. Sa proposition la plus emblématique est la construction de dix méga-prisons, inspirées des méthodes du président salvadorien Nayib Bukele, qu'il présente comme un modèle pour rétablir l'ordre. Ses partisans voient en lui l'homme fort capable de mater les groupes criminels, tandis que ses détracteurs dénoncent un programme liberticide.
Une troisième candidate, la sénatrice conservatrice Paloma Valencia, âgée de 48 ans, ambitionnait de devenir la première femme présidente de la Colombie. Bénéficiant du soutien de l'ancien chef d'État Álvaro Uribe, elle a cependant vu sa dynamique électorale s'éroder face à la percée de M. De La Espriella. Les sondages la placent désormais en troisième position, et son rôle pourrait être celui d'arbitre en cas de second tour.
Les indécis, arbitres du scrutin Un nombre significatif d'électeurs demeure indécis à l'approche du scrutin, selon les enquêtes d'opinion. Ces citoyens, souvent issus des classes moyennes urbaines ou des zones rurales, hésitent entre la crainte d'un virage autoritaire et la déception face aux résultats mitigés du gouvernement sortant. La question sécuritaire est leur principale préoccupation, mais les promesses de réformes économiques et sociales pèsent également dans leur choix.
Un enjeu pour l'Amérique latine Cette élection est cruciale pour l'équilibre politique de l'Amérique latine. Une victoire de M. Cepeda maintiendrait la gauche au pouvoir dans l'un des plus grands pays de la région, aux côtés du Mexique et du Brésil. En revanche, un triomphe de M. De La Espriella renforcerait la tendance régionale à un basculement vers la droite dure, incarnée par des dirigeants comme M. Bukele au Salvador ou Javier Milei en Argentine. Les relations avec Washington, marquées par les tensions entre Gustavo Petro et Donald Trump, pourraient également être transformées.
Les Colombiens trancheront ce dimanche entre deux chemins opposés. Le résultat du premier tour, attendu dans la soirée, indiquera si le pays est prêt à poursuivre l'expérience de la paix négociée ou s'il se tourne vers une solution répressive. Dans les deux cas, le vainqueur devra faire face à des défis immenses : la violence persistante, la fragmentation politique et les inégalités profondes.