Les difficultés des « Fidèles » à identifier les « Traîtres » dans le jeu télévisé à succès de la BBC pourraient trouver une explication dans l’histoire, estime l’historien et présentateur David Olusoga, qui faisait partie du casting de la version célèbre de l’émission.

Une mécanique « effrayante »

Lors d’un débat au festival Hay, mardi, Olusoga est revenu sur l’expérience de la table ronde, ce moment clé où les candidats débattent pour savoir qui doit être exclu. Il a qualifié ce processus de « quelque peu effrayant » en raison de « la vélocité à laquelle on passe d’un soupçon à une croyance, puis à une foi, puis à une condamnation ». Il s’exprimait aux côtés de deux autres participants de l’émission, la présentatrice sportive Clare Balding et l’autrice Harriet Tyce.

Des précédents historiques

Interrogé sur les précédents historiques où une confiance excessive dans la capacité à débusquer « traîtres et ennemis cachés » a mené à des dérives, Olusoga a cité plusieurs exemples. « C’est au cœur de ce qui s’est passé dans la Russie de Staline, je pense que c’est au cœur de ce qui s’est passé lors des procès des sorcières de Salem à la fin du XVIIe siècle, et de l’Inquisition espagnole », a-t-il déclaré.

Selon lui, la rapidité avec laquelle des suspicions se transforment en certitudes absolues dans l’émission reflète des mécanismes historiques bien connus. Les participants, pourtant avertis, semblent incapables de résister à cette dynamique collective.

« Nous n’avons pas fait de grandes défenses »

Olusoga a également reconnu que les « Fidèles » – dont il faisait partie – n’avaient pas brillé par leur capacité à se défendre. « Nous n’avons pas fait de grandes défenses, nous ne nous sommes pas levés pour dire : “C’est ridicule, vous ne voyez donc pas ? Je suis évidemment un Fidèle.” » Cette observation fait écho au constat, déjà établi par d’anciens participants, que le groupe de candidats célèbres de cette saison a été particulièrement mauvais dans le jeu, avec un taux d’échec record dans la détection des traîtres.

Un parallèle troublant

L’analyse de David Olusoga met en lumière un paradoxe : alors que les candidats savent qu’il s’agit d’un jeu, ils reproduisent des schémas de pensée qui, dans l’histoire, ont conduit à des persécutions de masse. La pression sociale, la peur d’être la prochaine cible et la difficulté à remettre en question la rumeur collective transforment la table ronde en une scène où la raison cède parfois le pas à l’émotion.

L’émission « The Traitors », adaptée dans plusieurs pays, repose sur un principe simple : un groupe de « Fidèles » doit identifier et éliminer les « Traîtres » qui se cachent parmi eux, tandis que ces derniers tentent de les éliminer discrètement chaque nuit. La version célébrités britannique a attiré l’attention pour la piètre performance des Fidèles, incapables de démasquer les traîtres jusqu’à la fin de la saison.

La leçon de l’histoire

Pour Olusoga, l’histoire est là pour rappeler que ces mécanismes ne sont pas propres à un jeu télévisé. Les procès de Salem (1692-1693) ont vu des dizaines d’accusations de sorcellerie fondées sur des ouï-dire, des rivalités personnelles et une panique morale, aboutissant à l’exécution de vingt personnes. L’Inquisition espagnole, instituée au XVe siècle, a utilisé des méthodes similaires de délation et de présomption de culpabilité. La Russie stalinienne des années 1930 a connu des purges massives où la simple suspicion suffisait à condamner.

L’intervention de l’historien au festival Hay invite à réfléchir sur la persistance de ces comportements, même dans un cadre ludique et contemporain. Ce qui se joue autour de la table ronde, conclut-il en substance, n’est peut-être pas si éloigné de ce qui s’est joué dans l’histoire, lorsque des communautés entières se sont laissé emporter par la peur et la certitude.