Un prix prestigieux dans la tourmente
La Commonwealth Foundation a annoncé le 13 mai les lauréats de son Prix de la nouvelle, l’une des distinctions les plus convoitées dans le monde de la fiction courte. Cinq textes, issus de régions différentes (Afrique, Asie, États-Unis/Canada, Caraïbes et Pacifique), ont été sélectionnés parmi plus de 7 800 candidatures. Le lauréat de la région Caraïbes, le Trinidadien Jamir Nazir, a vu sa nouvelle « The Serpent in the Grove » publiée par la prestigieuse revue littéraire londonienne Granta, qui édite traditionnellement les œuvres primées.
Mais quelques jours après la parution, des lecteurs ont relevé des anomalies stylistiques. L’écriture, censée être « sublime » selon un membre du jury pour les Caraïbes, Sharma Taylor, qui louait un style « à la fois précis et richement évocateur », a été jugée par certains comme vague, voire incompréhensible. Des phrases telles que « Ses cheveux sont une pluie de minuit ; son rire est brillant comme du zinc » ou « La jeune fille souriait comme un lever de soleil au-dessus d’un lavabo » ont suscité l’étonnement.
Des accusations fondées sur des détecteurs d’IA
Sur le réseau social X, un chercheur a qualifié la nouvelle de « première : une histoire générée par ChatGPT a remporté un prix littéraire prestigieux », pointant des « marqueurs évidents d’une écriture issue de l'IA ». D’autres lecteurs ont déploré une « parodie littérale de la littérature des masters en création littéraire » et estimé que « le Prix du Commonwealth avait perdu sa crédibilité ».
L’entreprise Pangram, spécialisée dans les outils de détection d’IA, a soumis « The Serpent in the Grove » à ses logiciels, ainsi que les autres nouvelles lauréates. Selon ses résultats, le texte de Jamir Nazir a été « intégralement rédigé par une IA ». Par ailleurs, Pangram a estimé que deux autres récits — « The Bastion’s Shadow » du Maltais John Edward DeMicoli et « Mehendi Nights » de l’Indienne Sharon Aruparayil — étaient également « probablement écrits par une IA ».
Les auteurs démentent, la fondation se défend
Sharon Aruparayil a nié toute utilisation d’IA. Jamir Nazir a également pris la parole pour défendre l’originalité de son texte, affirmé qu’il était « entièrement écrit » par lui et basé sur son enfance dans la campagne trinidadienne. Dans une déclaration écrite, il a souligné : « Il est avéré que les détecteurs d'IA sont très peu fiables et génèrent de faux positifs lorsqu'ils évaluent des textes humains très soignés. On ne peut pas laisser des algorithmes affirmer qu'un humain est incapable de produire une littérature de haut niveau. »
La Commonwealth Foundation a réagi par un communiqué, assurant que son processus de sélection était « rigoureux ». Les détails de ce processus n’ont pas été précisés.
Une polémique qui interroge
Cette affaire soulève plusieurs questions : la fiabilité des outils de détection d’IA, souvent critiqués pour leurs faux positifs, et la capacité à distinguer une écriture humaine d’une écriture « quasi humaine ». Alors que l’IA générative investit de nombreux domaines créatifs, ce cas inédit dans le champ littéraire pourrait marquer un tournant dans les débats sur l’authenticité et la propriété intellectuelle.
Le Prix de la nouvelle du Commonwealth avait notamment contribué à lancer des auteurs comme Sylvia Plath, E. M. Forster ou Chimamanda Ngozi Adichie via sa collaboration avec Granta. La controverse actuelle pourrait affecter la crédibilité de l’institution.